Micromachismes et macro-dégâts

En 1965, Betty Friedman, journaliste et écrivaine féministe américaine parlait d’un « problème sans nom », qui touchait les femmes. Elles allaient voir le médecin ou le psy, parce qu’elles déprimaient ou angoissaient, à cause du fait de ne pas pouvoir arriver à être des épouses, mères et femmes heureuses et accomplies. Elles devaient tout faire seules bien que mariées. Elles essayaient de correspondre à tout prix à une image imposée socialement qui les empêchait de réaliser leurs propres projets de vie, de développer leur créativité et finalement, d’être elles-mêmes.

Au milieu des années 90, Luis Bonino, psychiatre et psychothérapeute espagnol, a commencé à relever un autre « mal-être » . Il s’agissait de femmes qui ne se sentaient pas bien, se sentaient confuses, s’imaginaient peu intelligentes, culpabilisaient d’aller mal sans raison et pensaient qu’il y avait des causes internes à cela. En fait, c’était le résultat des messages que leur compagnon, peu à peu, distillait en elles.

image : Dina Goldstein

Bonino nomme ses agissements « des micromachismes ». Contrairement au machisme, ou au sexisme, les micromachismes ne sont pas apparents mais ils contribuent grandement à la domination masculine. Il les situe essentiellement dans les relations de couple, mais en fait, ils sont partout, dans toutes les relations entre femmes et hommes. Ils ont pour objectif de modeler et d’empêcher la liberté d’agir des femmes.

L’utilisation des micromachismes comme un « habitus conscient [1] » permet, selon Bonino [2], aux hommes de, « non seulement s’installer dans une position favorable de pouvoir, mais également de chercher la réaffirmation d’une identité masculine par rapport à une femme qui se « rebelle » – fortement basée sur la croyance d’une supériorité et d’un besoin de contrôle -, et de satisfaire la nécessité de se sentir le centre d’attention exclusive de la femme. Par ailleurs, maintenir une femme sous domination, permet également, pour l’homme, de dominer des sentiments qu’elle pourrait provoquer, comme la crainte, l’envie, ou la dépendance émotionnelle »

Ces micromachismes sont des comportements manipulatoires, qui consistent en un large répertoire de comportements masculins considérés comme « normaux » envers les femmes. Du fait de leur invisibilité, ils peuvent être exercés en toute impunité. Il existe un très large éventail de micromachismes, présents, de manière imperceptible et répétée, dans la vie quotidienne. Les hommes peuvent être conscients ou pas de ces stratégies, qui sont l’effet de leur socialisation en tant que genre « homme » et leur donnent un sentiment de supériorité. Elles ne sont pas l’apanage des grands manipulateurs ou des pervers et elles peuvent être utilisées, bien qu’en moindre mesure, même par les hommes les plus déconstruits et les plus alliés des femmes.

Quelques exemples de micromachismes :

  • Utilisation plus grande de l’espace physique et de temps à son bénéfice notamment au foyer familial : il en existe de multiples exemples, qui vont de laisser traîner des vêtements dans toute la maison, ne pas ranger, s’étaler de tout son long sur le canapé à considérer qu’un homme a plus besoin de plus de temps libre pour ses loisirs ou aller voir ses amis.
  • Abus de la capacité des femmes à « prendre soin » (ou « care ») :
    • Mise en place de différentes manœuvres pour que la femme prenne soin de l’homme, en le faisant en priorité par rapport à ses propres besoins.
    • Délégation du travail de lien : Laisser à la femme le fait qu’elle doit s’occuper des liens familiaux (parents, beaux-parents, famille élargie) et parfois, amicaux. C’est elle qui organise les repas de famille ou entre ami.e.s, qui s’occupe des invitations, qui accompagne les personnes dépendants, etc …
    • Des demandes abusives répétées : il s’agit, par exemple, de la situation où l’homme malade ne va absolument rien faire allant jusqu’à parfois se comporter en « petit tyran », demandant une plus grande attention de la part de la femme, alors que lorsqu’elle est malade, il est normal qu’elle se débrouille seule, voire que cela dérange l’homme qui se trouve à devoir faire des tâches auxquelles il n’est pas habitué. Ou bien, lorsque l’homme a des enfants d’une autre relation, que ce soit la femme qui s’en occupe plus que lui.
  •   Manque d’intimité ou non-respect de celle-ci : éviter l’intimité est un moyen de domination assez fréquent.
    • Silence : ne pas vouloir parler de certains sujets ou de soi-même. Cela peut être se renfermer, ne pas répondre, répondre par monosyllabes, ne pas poser de questions, ne pas écouter, parler pour ne rien dire pour ne pas aborder des sujets importants, etc.
    • Isolement et pose de limites : cela peut être physique, par exemple, en s’enfermant dans une pièce, mais aussi mental, en s’enfermant dans ses pensées ou dans une activité. Dans ces cas-là, si la femme souhaite une connexion, celle-ci est considérée comme « une invasion ».
    • Ne jamais être disponible et ne pas montrer de reconnaissance : l’homme ne va pas montrer de marques d’affection, ni de reconnaissance pour ce que fait la femme, notamment pour lui, considérant que c’est « normal » ou que c’est « inutile d’en parler, de le montrer ».
    • Inclusion de tierces personnes de manière invasive : Invitation à l’improviste, personnes qui restent dormir ou vivre dans le logement commun, parfois accompagnés du reproche que la femme « n’est pas sociable ».
  •    Prise de parole : la monopoliser et/ou parler fort.
    • Interrompre une femme lorsqu’elle parle pour s’exprimer à sa place.
    • Donner des explications sans que personne ne les ait demandées ou expliquer quelque chose à la place de la femme dont c’est la spécialité/le métier, sans rien connaître au sujet, mais en faisant croire le contraire.
    • Reprendre une femme sur le sens d’un mot, sa correction grammaticale, sur sa prononciation ou son accent afin de la déstabiliser.

La liste est longue et je suis certaine que toute femme saura la compléter avec grande facilité.

Les effets négatifs sur la vie quotidienne des femmes sont très nombreux.

  •  Un manque d’énergie, une plus grande fatigue et des difficultés à prendre soin d’elle-même.
  •  Une attitude défensive qui s’exprime par de la mauvaise humeur, de la froideur ou des crises de colère. Cette attitude est perçue par l’extérieur et renforce le sentiment de culpabilité de la part de la femme.
  •  Une détérioration de l’estime de soi.
  • Une incapacité ou des difficultés à prendre en charge son propre développement personnel.
  • Une plus grande propension à avoir des soucis de santé et ne pas s’autoriser à les soigner.
  •  Un malaise constant, une forte irritabilité.
  •  Une augmentation de l’anxiété, de la nervosité, des crises d’angoisses et de l’insomnie.
  • Une diminution ou une absence de désir sexuel.

Les micromachismes utilisés de manière combinée et répétée, sont une véritable violence contre les femmes. Ils servent à créer un climat toxique invisible qui, d’une manière très subtile, enferme progressivement et déstabilise la femme qui les subit. Ils portent atteinte à son intégrité psychologique et à son autonomie. Ils ont des répercutions autant dans la vie quotidienne, que de manière générale sur la place des femmes dans toutes les sphères de la société. En cela, ils sont un véritable outil de domination.

micromachismes.pdf

Voir en ligne : Texte d’Elisende Coladan, thérapeute féministe et practicienne en sexothérapie (2019)

Notes

[1Le terme « habitus » désigne en sociologie des dispositions constantes, ou manières d’être, communes à toutes les personnes d’un même groupe social, et qui sont acquises et intériorisées par éducation. La notion d’habitus a été popularisée en France par le sociologue Pierre Bourdieu et met en évidence les mécanismes d’inégalité sociale. Wikipedia.

[2MICROMACHISMOS : La violencia invisible en la pareja - D. Luis Bonino (1991)

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