Belgique : papa ou maman en prison

Chaque année, 20 000 enfants voient l’un ou leurs deux parents incarcérés. Comment assurer le maintien du lien familial  ?

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L’incarcération sépare des familles. Des enfants se retrouvent sans contact avec leur parent, un père dans 95 % des cas. Les droits de l’enfant prévoient que l’enfant puisse vivre une vie de famille même si l’un de ses parents est détenu. Le Relais enfants-parents (REP) vient rendre possible l’exercice de ce droit. L’association, indépendante de l’administration pénitentiaire, supervise des visites, collectives et individuelles en prison, dans le but de maintenir un lien familial.

Maurice Jansen est le directeur de la partie francophone de l’association. Il organise les actions dans une dizaine d’établissements pénitentiaires. Prison Insider lui pose trois questions.

Maurice Jansen. Il faut distinguer les visites collectives des visites individuelles, ou visites encadrées. Les visites collectives rassemblent plusieurs parents incarcérés et les intervenants du REP. Les visites encadrées réunissent un parent, son enfant et un membre du relais. Dans ce deuxième cas, le REP est très attentif à ce qui se passe lors de la visite : cette dernière peut être une reprise de contact par étapes, soit après un mandat judiciaire, soit après des propos ou des actions qualifiées de “problématiques” selon un intervenant du REP lors d’une visite précédente ou encore après une rupture longue entre le parent et son enfant.

Les visites collectives ont lieu deux fois par mois, le mercredi après-midi, car les enfants n’ont pas école ce jour-là. Ce sont les grands-parents, l’autre parent ou le service d’accueil, qui emmènent l’enfant jusqu’à l’établissement. Si personne n’est disponible dans l’entourage, le réseau itinérance de la Croix Rouge et ses bénévoles s’en chargent. Un ou deux psychologues sont présents à l’entrée ou dans le sas de la prison. Ensuite, il y a des étapes habituelles de vérification et de sécurité. Par exemple, les autorités vérifient qu’ils sont tous mineurs, qu’il y a bien un lien de parenté avec le détenu, etc. En salle de visite, les enfants arrivent en premier, avec les accompagnants du relais.

La salle de visite est à la disposition de l’association, elle peut être aménagée par les intervenants. En temps normal, l’enfant n’a droit qu’à un contact physique au début et à la fin de la visite. Mais dans ce contexte, les tables sont repoussées, des tatamis sont installés, des vélos et des jouets peuvent être apportés, selon l’accord passé avec l’établissement pénitentiaire. Le REP a développé le “tri-lieu” un endroit plus calme, cherchant à recréer un environnement familial et surtout, non carcéral.

Une fois que les enfants sont entrés, les papas (principalement, car il y a 95% d’hommes détenus) arrivent au fur et à mesure. Ils vont interagir avec leurs enfants, les voir, discuter avec eux, jouer etc. Ces visites durent entre 1h et 1h30.

À l’issue de la visite, les parents partent en premier et l’association reprend la charge les enfants. Le trajet de retour est plus facile, car il n’y a plus de normes de sécurité. Ensuite, il n’y a plus qu’à attendre que les enfants repartent avec les personnes qui viennent les chercher.

MJ. J’ai ma définition de ce qu’est la normalité, donc je répondrais : non, ce n’est pas possible. Pour tout un tas de raisons qui vont de pair avec l’administration pénitentiaire. Il faudrait s’entendre sur la définition de la normalité des rapports familiaux. Le fait par exemple de se soumettre à l’autorité carcérale durant les visites collectives, que les parents n’aient pas un accès total à leur identité culturelle (du fait du port de l’uniforme, encore la règle dans certains établissements), que dans la salle de visite se trouve un surveillant… tout cela a un impact sur le comportement de l’enfant et du parent.

L’environnement carcéral et les règles inhérentes à celui-ci ne permettent pas d’avoir des rapports normaux. Par contre, il est possible de faire en sorte de maintenir un lien normal.

Des rapports “normaux”, c’est aller manger une glace, passer du temps à deux, prendre le temps de faire les choses et de les faire quand on en a envie. Un enfant qui vient en visite collective vient le mercredi, pas quand il en a envie. Et c’est épuisant pour lui. C’est épuisant émotionnellement. L’enfant voit son parent toutes les deux semaines, pendant une heure, avec d’autres personnes. Cela montre bien qu’on peut difficilement parler de normalité.

Malgré cela, des visites pour les fêtes sont maintenues. La Saint Sylvestre, Pâques, la fête de la rentrée, mais pas Noël, faute de personnel pénitentiaire. C’est un moment où l’autre parent est aussi présent. On peut faire des photos aussi par exemple, ce qui va permettre d’avoir des choses concrètes, physiques, pour le futur. Oui, cela permet de recréer des moments particuliers avec leur famille, mais, encore une fois, ce n’est pas leur domicile, ce n’est pas chez eux, ce n’est pas un environnement où l’enfant se sent en sécurité.

Il faut quand même souligner l’importance de ces fêtes. Elles le sont particulièrement parce qu’elles induisent une temporalité. Un enfant a une perception du temps très particulière, et il est important de la cadrer. Le fait d’organiser des “visites fêtes” permet d’incarner une symbolique de rencontres, où la famille a toute son importance. Et la temporalité est absolument nécessaire pour rapporter un peu de normalité dans les rapports enfants-parents.

MJ. Il y a beaucoup moins de femmes incarcérées que d’hommes. Quand la mère est incarcérée, les enfants se retrouvent souvent placés en famille d’accueil, en pouponnière, chez les grands parents. Par rapport à l’incarcération d’un père, la situation des mamans incarcérées est souvent plus complexe à vivre pour les enfants. Socialement, le rôle qu’ont les femmes auprès de leurs enfants est encore plus important que celui du père. Lorsqu’une mère est privée de cet acquis par rapport à ses enfants, elle aura tendance à se sentir beaucoup plus blessée et frustrée que ce qu’un père pourrait être. C’est une tendance bien sûr, on peut difficilement en faire une généralité.

Les femmes peuvent être incarcérées avec leur enfant, si celui-ci à moins de trois ans, sauf si elles sont déchues de leurs droits. C’est très rare : en Belgique francophone, huit femmes sont concernées.

Il est plus facile pour nous d’intervenir dans les établissements pénitentiaires pour femmes. Il y a moins de tensions, plus de locaux adaptés etc. Les suivis d’aide aux justiciables et les “services liens” se mettent plus facilement en place. On collabore également avec l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) qui dispose de structures d’aides particulières pour les mères incarcérées. À la prison de Berkendael, le REP peut rencontrer toutes les mères qui rentrent en prison. Ce n’est absolument pas le cas dans les autres établissements, où la mise en lien résulte plutôt d’une démarche individuelle de la part de la personne détenue.

Dans notre association, plus particulièrement sur le rôle des mères, nous organisons des groupes de paroles pour qu’elles puissent aborder leurs inquiétudes, leurs envies, leur condition de mère et de détenue. Nos interventions sont plus que bien vues et bien accueillies dans les services pour femmes. Nous facilitons beaucoup de processus, comme le trajet, la fourniture de jouets et nous répondons à des demandes spécifiques, comme organiser des ateliers musique ou contes.

Propos recueillis par Clothilde Reix

Voir en ligne : Prison Insider

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