Pourquoi en tant qu’antifascistes nous ne participons pas aux mobilisations « pour la liberté »

Ce dossier a été écrit en février 2022 suite à la grande manifestation du 23 janvier à Bruxelles. Il vient d’être publié sous la forme d’une brochure de 40 pages que vous pouvez retrouver ici. L’article qui suit n’est qu’une courte introduction à ce dossier.

Belgique |

Depuis deux ans, nous avons été dépossédé.es de nos capacités de réaction et de compréhension face à un phénomène qui a pourtant fait basculer nos vies : la pandémie de Covid19. Toute prise réelle sur ce bouleversement nous a été confisquée, à la fois par un État prétendant prendre soin de la population – alors qu’il se contentait de la gérer- mais aussi par des mouvements réactionnaires qui ont nié ou minimisé ce phénomène. Il est grand temps de sortir de la sidération face à cette double capture et il est temps que les gauches radicales se positionnent plus clairement.

Après :
– avoir soutenu des initiatives et collectifs qui luttent depuis les premiers instants pour des réponses sanitaires solidaires et contre les mesures gouvernementales inégalitaires ;
– avoir analysé et décrypté la place des extrême droites dans l’organisation des mobilisations dites « pour la liberté » ;
– avoir observé la vitesse à laquelle certaines personnes de nos entourages ont pu basculer dans des théories ou organisations opposées à leurs convictions et intérêts ;
– avoir vu les luttes sociales être désertées et remplacées par des sujets futiles (comme la question des masques) et par la promotion de théories farfelues et manipulatrices ;

Nous allons (ré)expliquer pourquoi, en tant qu’antifascistes, nous ne participons pas aux mobilisations dites « pour la liberté ». Pour que les choses soient bien claires, ce texte ne s’adresse pas aux quelques individus qui ont exigé (!) des mouvements de gauche qu’ils participent à ce mouvement réactionnaire, mais aux innombrables personnes qui se sont opposées à la gestion catastrophique de l’épidémie par les autorités tout en ressentant que leur place n’était pas dans ce mouvement.

1. Nous ne luttons pas dans des espaces mis en place par les courants réactionnaires

Le travail nécessaire d’information a été fait et est accessible à toute personne qui désire sincèrement s’y intéresser : l’extrême droite est présente au cœur de l’organisation des manifestations « pour la liberté » depuis le début (voir l’annexe B de la brochure). On ne parle donc pas d’une « simple » présence au sein de ces rassemblements, mais bien du fait qu’elles soient organisées avec l’extrême droite.

LA COMPARAISON MALHONNÊTE AVEC LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES

Beaucoup rappellent, à raison, l’absence de la plupart des gauches au sein du mouvement des Gilets Jaunes - tout du moins à ses débuts - comme une erreur à ne pas répéter. Certains en profitent pour comparer ce mouvement populaire avec le mouvement confusionniste [1] en cours.

Le mouvement des Gilets Jaunes était pourtant d’une toute autre nature : il n’a pas été organisé par des réseaux politiques préexistants, et surtout ses revendications étaient centrées sur les questions d’égalité et de justice sociale. Les classes sociales aisées sont d’ailleurs bien plus présentes dans les mouvements confusionnistes que dans celui des Gilets Jaunes, qui était dangereux pour le pouvoir en place et a - donc - subi une répression incomparable avec celle du mouvement « pour la liberté ». Les GJ n’étaient pas menés par des leaders de même nature non plus, que ce soit en termes d’idéologies défendues ou de personnification. Les registres d’action et leur rapport à la police n’avaient non plus rien à voir. Enfin, les messages antisémites y étaient le plus souvent combattus, tout comme les tentatives de récupération par l’extrême droite organisée, ce qui est le contraire dans les mobilisations « pour la liberté ».

Si les antifascistes ont informé sur l’identité de ces forces réactionnaires, ce n’était donc pas pour créer un effet repoussoir moraliste (« ouh des méchants d’extrême droite sont là »), mais parce que leur présence et leur rôle dans l’organisation est un indicateur du contenu et du but de ce mouvement – qui n’a rien à voir avec les inégalités ni les libertés.

2. Extrêmes droites et mouvements antivax, une longue histoire d’amour :

Ce n’est pas sans raison que l’extrême droite et le mouvement antivax organisent ces mobilisations main dans la main. Ces deux tendances se renforcent mutuellement depuis longtemps et ont une lecture partagée de la situation épidémique.

L’EXEMPLE DE EUROPEANS UNITED FOR FREEDOM

Le storytelling sur l’identité de façade de Europeans United for Freedom (qui a organisé la manifestation du 23 janvier 2022 à Bruxelles réunissant près de 70 000 personnes) : un « simple citoyen », simplement inquiet et uniquement intéressé par la défense « de la démocratie, des droits de l’Homme et du respect de la Constitution ». Dans ce cas-ci, Tom Meert, seule figure publique et porte-parole d’un mouvement qui revendique 600 associations et 800 000 membres...
La réalité : des réseaux anti-vaccination internationaux, structurés et actifs depuis bien avant le Covid, dotés d’une expérience et de moyens financiers très importants.

Lors de cette manifestation du 23 janvier, la plupart des orateurs invités étaient membres de l’organisation antivax de Robert Kennedy Jr. (dit « Bobby ») : la « Children’s Health Defense » (CHD). Cette organisation a été fondée en 2011 par Kennedy, membre d’une des familles les plus puissantes et célèbres des États-Unis, qui a utilisé sa renommée afin de récolter des dons qui ont atteint près de six millions d’euros en 2020.

Parmi ces orateurs on retrouve la belge Senta Depuydt, présidente de la section Europe du réseau CHD, qui soutient que l’administration des vaccins déclencherait l’autisme ; l’allemand Reiner Fuellmich qui appelle à un« Nuremberg 2.0 » - en référence au procès qui a vu les dirigeants nazis jugés pour crimes contre l’humanité en 1945-1946 - où des scientifiques pourront selon lui être condamnés à mort, et qui prétend que les vaccins contre le Covid-19 ont pour but de réduire la population mondiale ; l’ancienne sous-secrétaire d’État américaine Catherine Austin Fitts (sous l’administration G.W. Bush), qui parraine la milice de suprémacistes blancs "Oath Keepers", qui ont participé à l’assaut du Capitole en janvier 2020 ; l’avocat allemand Markus Haintz, leader du groupe de plus en plus violent Querdenken qui propage la théorie complotiste QAnon, selon laquelle le monde serait dirigé par une « élite pédo-satanique » ; la suissesse Astrid Stuckelberger, qui avance que les enfants nés de parents vaccinés seront « anormaux » voire « transhumains » et devraient être éloignés des bébés « humains » ; etc.

Les organisateurs d’European United se sont également réjouis de la participation des députés européens d’extrême droite Robert Roos, un ancien du parti FvD hollandais ("Forum voor Democratie") et Francesca Donata, ancienne membre du parti italien la "Ligue du Nord".

Bref, des personnes tout sauf "apolitiques" et une organisation tout sauf "spontanée" comme le prétend le mouvement.

L’extrême droite et le mouvement antivax ont non seulement des méthodes communes (mensonges, présence massive sur les réseaux et financement de campagnes de désinformation, manipulations, arnaques et appels aux dons, mouvements sectaires, opportunisme, victimisation, campagnes de harcèlement, intimidations, appels aux meurtres, agressions...), mais surtout des réseaux idéologiques communs, qui existaient bien avant la pandémie.

Ces affinités se matérialisent par une entraide ancrée dans la construction même de leurs mouvements. Les réseaux organisés antivax, antisciences, antimasques et autres charlatans, trouvent dans les médias d’extrême droite des relais importants pour diffuser leurs idées. En retour, ils ramènent un nouveau (et très large) public sur ces médias d’extrême droite – appelés « fachosphère » – auparavant infréquentables. De Louis Fouché à Thierry Casasnovas en passant par Alexandra Henrion Caude, tous sont en lien direct avec des figures importantes des mouvances d’extrême droite et partagent leurs valeurs. Tous sont des invités vedettes de TV Libertés, Cnews, France-Soir… et font la une des journaux d’extrême droite comme Civitas ou Valeurs Actuelles. Tous ont, en dehors de leurs positions « anti-Covid », des propos et positions allant de l’antisémitisme à l’homophobie en passant par la condamnation de l’avortement.

Pour plus de détails, lire l’annexe A de la brochure avec Alexandra Henrion-Caude, Louis Fouché, Christian Peronne, Luc Montagnier, Jean-Jacques Crèvecoeur, Thierry Casasnovas, David Bouillon et Andrew Wakefield.

Tant l’extrême droite que les mouvements antivaccination ont un même rapport à la vérité et aux faits : ils ne s’en encombrent pas. L’important c’est que leur narration, leur réel inventé deviennent un récit partagé par de plus en plus de personnes. Ils mettent pour cela en avant le principe de « réinformation », concept inventé à la fin des années ’90 par une figure de l’extrême droite, Bruno Mégret. Réinfo Covid, Réinfo Santé, Réinfo Liberté, … sont autant d’exemples qui s’inscrivent dans cette technique.

Nous sommes bien évidemment conscient.es que dans les mobilisations « pour la liberté » tout le monde ne partage pas les valeurs ou même les élucubrations des figures du mouvement. Mais nombreux sont ceux qui, sans avoir besoin d’être des réactionnaires convaincus, ont petit à petit intégré leur vision du monde, en tout ou en partie. Une vision du monde opposée à la nôtre et qui n’a rien à voir avec la défense des libertés.

3. Nous ne défendons pas les mêmes libertés

Au delà de la présence de l’extrême droite et des complotistes, si nous ne nous participons pas aux mobilisations « pour la liberté », c’est tout simplement parce que nous ne sommes pas d’accord avec les messages qui y sont défendus.

Loin de la prétendue défense des libertés et des droits fondamentaux, il faut se questionner sur ce qui est réellement défendu dans ces manifestations. De fausses informations, des « alternatives » de charlatans, des symboles nauséabonds et, surtout, la « liberté » de rejeter toute forme de contrainte partagée collectivement pour faire face à un enjeu commun, ici une pandémie.

Nous sommes bien entendu opposé.es au CST et à toute forme de sanction envers les personnes non vaccinées, comme aux autres mesures autoritaires, injustes ou absurdes prises par le gouvernement depuis le début de cette pandémie. Mais ce ne sont pas ces enjeux qui sont réellement au cœur des mouvements contre les mesures sanitaires (sans même parler des véritables injustices de la gestion « Covid » comme les meurtres racistes lors de contrôles, injustices absentes des discours dans ces mobilisations). Au contraire, ce mouvement se concentre de façon obsessionnelle sur la prétendue inefficacité ou danger du masque, de la vaccination, des tests, … Ce que ce mouvement défend depuis ses débuts c’est le déni ou la minimisation du Covid – sans rien proposer pour y faire face – et non pas les droits fondamentaux.

Ce mouvement a décidé de mettre dans le même sac mesures gouvernementales inacceptables et réponses sanitaires collectives nécessaires. Il rejette les deux dans une perspective libertarienne, et c’est précisément là que nos idéologies s’affrontent. Cette divergence politique fondamentale provient entre autres de lectures totalement opposées de ce qui s’est réellement déroulé depuis deux ans. Le gouvernement n’a pas pris des mesures disproportionnées dans le but de combattre un virus dont il aurait exagéré l’importance (voire qu’il aurait inventé). Il l’a d’abord sous-estimé puis a sacrifié les homes et les précaires dans la pure improvisation puis est passé à des mesures autoritaires et paternalistes. L’État ne s’est jamais donné comme priorité de lutter efficacement contre le virus, mais bien de maintenir son autorité symbolique et l’appareil productif. L’État a fait de la gestion de population, pas du soin, et il a profité de cette nouvelle crise pour avancer dans sa dérive autoritaire, comme toujours. Pour les opposant.es aux mesures sanitaires (quelles que soient ces mesures), c’est l’inverse : L’État aurait exagéré la réalité de la pandémie dans le but de nous enlever des libertés – sans compter qu’on parle ici principalement d’une liberté de répandre un virus pendant une pandémie, au prix de vies et de souffrances évitables mais considérées comme secondaires par ces confusionnistes et par les autorités.

Les personnes les plus à risques, en dehors de l’âge, sont les personnes subissant les inégalités sociales. C’est cette vision libertarienne de la société (justifier les inégalités au nom d’une prétendue liberté) que la majorité des manifestant.es partagent idéologiquement avec les extrêmes droites, malgré la nécessité de ne pas les mettre dans le même panier. Leurs intentions ne sont pas comparables, mais les dégâts sont nombreux. De Trump à Bolsonaro, en passant par Modi, ce n’est pas un malheureux hasard si ceux qui ont promu cette vision – l’inaction face au virus – sont tous d’extrême droite. La fausse promesse de cette dernière consiste à faire croire qu’avec elle « rien ne changera » pour les classes moyennes et leurs petits privilèges, qu’elle les défendra et que tout pourra continuer comme avant.

Le succès de ce mouvement – qui s’explique également par d’autres facteurs comme la perte des repères, la peur, le manque de confiance (justifié) envers l’État ou envers les médias classiques, ou encore par l’absence de gauches visibles comme alternatives convaincantes – n’augure rien de bon quant aux réactions collectives que nous allons poser face aux innombrables défis à venir.

4. Nos luttes se situent ailleurs

Les discours confusionnistes et leurs délires sur les masques, les vaccins, les tests, la « plandémie », etc. ont détourné l’attention des réels enjeux : la catastrophe écologie et climatique en cours, la montée des inégalités liées à un capitalisme prédateur, la nécessité et l’efficacité de la sécurité sociale en période de crises multisectorielles, les secteurs de la population sur lesquels la société repose, etc. En bref, les causes de la pandémie et ses effets.

Les gauches quant à elles ont, pour la plupart, manqué le rendez-vous et échoué à politiser cette situation épidémique, qui venait pourtant confirmer de manière éclatante leurs analyses et revendications.

Premièrement, donner des perspectives concrètes d’autodéfense sanitaire

Il faut rappeler que ce sont les travailleur.se.s qui, sur leurs lieux de travail, ont lutté pour mettre en place des mesures de protection (autant sanitaires que sociales). Les extrêmes droites ne sont d’ailleurs pas présentes dans ces mouvements, car elles n’ont rien à y gagner. Les enjeux d’égalité ne les intéressent pas, ils leur font perdre du terrain. Pour les prochaines pandémies et pour les autres conséquences de la crise écologique, nous devons développer une culture de prévention et de réduction des risques solidaire. Une culture où les plus vulnérables sont au centre des dispositifs et non à la marge.

Sortir de la sidération passe entre autres par le fait d’enfin prendre position de manière plus claire sur le terrain sanitaire et de ne plus laisser filer le sujet en espérant qu’il finisse par disparaître de lui-même. La dernière mutation majoritaire du virus en Omicron et ses sous-variants nous donne une occasion incroyable, mais il est évident que « ce n’est pas fini » et qu’il y aura de toute façon d’autres épidémies.

Lors des reprises épidémiques, limiter temporairement certaines activités larges en intérieur, porter des masques efficaces et renouveler suffisamment l’air fonctionne. Une culture d’autogestion, plutôt que d’infantilisation, et des investissements publics auraient facilité et complété ces pratiques de base. Des mesures concrètes sont : accompagnement des Covid longs, socialisation des vaccins et de l’industrie pharmaceutique, socialisation du secteur de la santé (faire de la santé un bien commun), faire payer les profiteurs qui ont spéculé sur nos vies, renforcer et étendre la sécurité sociale, mettre en place une médecine de proximité et une éducation sanitaire populaire.

Enfin, et surtout, il est nécessaire de revenir aux causes de cette situation. Avec les mesures gouvernementales et le mouvement confusionniste qui a surfé dessus, on en est arrivé.es à ne même plus parler des causes des pandémies. Or il n’est pas tenable de se limiter à des enjeux de « gestion », de réaction (confinements, hôpitaux, vaccins, …), il faut aussi revenir à ce qui a provoqué cette épidémie et ce qui provoquera les suivantes si on continue de laisser faire : la destruction de la biodiversité, l’élevage industriel, les changements climatiques, le désinvestissement dans les systèmes de surveillance face à l’apparition de zoonoses et la priorisation du business as usual sur les réactions de contention rapides.

Deuxièmement, tracer des lignes claires

On pourrait se dire de manière paresseuse que grâce au fait que le virus deviendra peut-être enfin endémique, qu’à mesure où la plupart des mesures gouvernementales seront levées, et que d’autres sujets plus importants pour la majorité de la population s’imposeront d’eux-mêmes (emploi, inflation, salaires, prix de l’énergie, austérité à venir), ce mouvement « anti-Covid » s’essoufflera de lui-même.

Mais cela ne suffira pas, tout cela laissera des traces. Les réseaux confusionnistes qui se sont constitués ne disparaîtront pas d’eux-mêmes. Leurs canaux de désinformation massive continueront de tourner à plein régime. La polarisation politique qu’a renforcé ce mouvement sera toujours bien présente.

Les gauches doivent donc se positionner clairement et fermement sur les enjeux de désinformation, de rapport à la vérité et aux faits, mais aussi sur les valeurs portées par ces mouvements. Elles doivent affirmer les leurs, clarifier les désaccords politiques et tracer des lignes. Pour cette crise, et les prochaines.

Pour télécharger la brochure c’est ici.

Article du Front Antifasciste de Liège 2.0
https://liege.antifascisme.be/
https://www.facebook.com/FrontAntiFascisteLiege/
https://t.me/FrontAntifascisteLiege

Voir en ligne : Front Antifasciste de Liège 2.0

Notes

[1Par « confusion » nous entendons un mélange voire un renversement entre les idées d’extrême droite et de gauche radicale. Par « confus » nous entendons des personnes ou propos politiquement incohérents, qui relaient cette confusion en répétant des opinions ou informations sans passer par un processus d’analyse critique. Par « confusionniste » nous entendons des personnes ou organisations qui diffusent volontairement cette confusion au sein de la population afin d’atteindre leurs objectifs politiques.

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