#BalanceTonBar : Le début d’un mouvement social ?

Bruxelles |

Les dernières semaines ayant été assez agitées pour nous (militant·exs de Féminisme Libertaire), on tenait à les raconter par écrit et à en partager nos analyses. Cet article a pour objectif de décrire nos expériences autour du mouvement « Balance ton bar » et à visibiliser nos positions.

Comment Balance Ton Bar a commencé

Début octobre, un premier témoignage est publié en story sur notre compte Instagram dans un souci de vigilance féministe. Il concerne des drogues, des barmans du cimetière d’Ixelles, il parle de violences sexuelles, et il enflamme aussitôt les réseaux sociaux. Très vite, notre boîte de messagerie croule sous l’effet de centaines de témoignages qui affluent et qui révèlent un même procédé : des barmans ou leurs complices droguent leurs client·exs avec du GHB ou avec un mélange d’ecstasy et de MDMA dans l’intention de les agresser sexuellement par la suite. Les survivant·exs racontent qu’ielles boivent un verre, parfois deux, et puis, « c’est le black-out total ». Des bribes de souvenirs dans les toilettes du bar, dans un taxi, dans une chambre, à un arrêt de bus, demeurent figées en ielles. A partir de ces témoignages, nous avons diffusé le hashtag #JeTeCrois et lancé celui de #Balancetonbar. L’objectif consistait à libérer des espaces supplémentaires aux paroles des victimes et des survivant·exs, qui puissent être appropriés par tous·xtes, à Bruxelles et ailleurs, pour libérer l’écoute et pouvoir répondre que non, nous ne sommes pas responsables, nous ne sommes pas fautif·vxes, nous ne sommes pas davantage coupables ou honteu·xses des violences que nous subissons. Le problème ne relève jamais du comportement de la victime, mais toujours de celui de l’agresseur : victime, on te croit ; agresseur, on te voit.

Notre analyse du mouvement Balance ton bar consiste à défendre l’idée qu’il visibilise des violences qui ne sont pas des faits isolés mais qui s’intègrent à des mécanismes systémiques constituant autant de conséquences de la société patriarcale et de la culture du viol (NBP : La culture du viol révèle un ensemble de comportements qui minimisent, tolèrent et encouragent le viol envers les femmes et les personnes sexisées ou des catégories sociales dominées, comme les enfants). Les violences faites aux femmes et aux personnes sexisées sont en effet massives et structurelles et elles sont partout : dans la rue, à l’école, au travail mais aussi dans la sphère privée. La menace du viol constitue un moyen coercitif de la société patriarcale pour contrôler nos corps, nos vies et nous asservir. En finir avec le viol, c’est en finir avec tous les comportements qui alimentent la culture du viol : c’est prendre conscience que rire d’une blague sur le viol, c’est encourager un climat où le viol est possible et toléré.

Le hashtag #Jetecrois est autant un outil de soutien aux victimes et aux survivant·xes qu’un moyen de contestation. Nous ne voulons plus de cette culture du viol, nous nous ne voulons pas davantage la double peine qu’elle entraîne pour les victimes et les survivant·exs qui subissent une seconde violence lorsqu’ielles se tournent vers les institutions (plainte au commissariat, prise en charge médicale) et sont responsabilisé·xes, culpabilisé·xes, violenté·xes. « Je te crois » signifie « je te crois », peu importe la forme qui est choisie pour dénoncer l’agression et l’agresseur, « je te crois » indubitablement et incontestablement, condition sine qua non pour en finir définitivement avec ce qu’on appelle aussi le « victim blaming » (NBP : Présumer que la victime ou survivant·xe est partiellement ou entièrement responsable de ce qu’ielle a subi) et le « tone policing » (NBP : Minimiser ou décrédibiliser le témoignage de la victime ou survivant·xe en raison du ton, souvent qualifié de trop émotif ou agressif, qu’ielle emploie). Je te crois, pour en finir avec cette culture qui nous contrôle et nous asservit, qui agite l’image d’un viol « typique » (entendons : le soir, dans la rue, par un inconnu) pour mieux moraliser des actes individuels et invisibiliser tous les autres viols, toutes les autres violences qui sont le fait d’un problème qui est bien d’ordre politique, et qui possède un nom : le patriarcat.

Les premières mobilisations

L’ampleur du phénomène de #balancetonbar a encouragé des militant·xes et étudiant·xes à organiser très vite une manifestation qui devait débuter au Cimetière d’Ixelles (quartier étudiant) et terminer en face de la Maison Communale d’Ixelles. Mise en place en moins de quarante-huit heures, celle-ci a rassemblé plus de mille-cinq-cent personnes. Nous y avons participé, et, on peut le dire, ça nous a fait du bien. Nous avons chanté, nous avons crié, nous avons montré notre soutien inconditionnel et notre solidarité envers tous·xtes les victimes et survivant·xes, nous avons gueulé notre rage commune, car une violence faite à l’un·xe est une violence faite à tous·xtes. Nos slogans et notre colère ne pointaient pas uniquement quelques agresseurs individuels, ils mettaient en lumière la faute de tout un système qui viole nos corps et nos vies, un système incarné par l’État et protégé par la Police. D’une certaine façon, l’aspect légal de la manifestation (elle avait été autorisée quelques heures plus tôt) l’a rendue inclusive à tous·xtes les personnes fragilisé·xes face aux violences policières, qui auraient été exclu·exs d’une action illégale qui rendait possible la confrontation avec les forces de l’ordre institutionnel.

En revanche, il y eu certains slogans transphobes et spécistes, et le caractère mixte de la manifestation a abouti à l’exclusion de l’une de nos sœurs (NBP : En effet, un agresseur s’est senti légitime de participer à une manifestation contre les agressions sexuelles et sa présence a forcé la victime concernée à quitter le cortège). Un deuxième rassemblement a été organisé à la Maison Communale d’Ixelles et a mobilisé cinq-cent personnes. Cette seconde mobilisation dénonçait les fausses mesures proposées par les institutions.

Des fausses mesures

Nous ne nous satisferons pas de mesures inconsistantes comme celles qu’incarnent les labels de sécurité « womenfriendly ». Ceux-ci ne peuvent en effet pas garantir l’aspect safe d’un espace mixte (et un espace non-mixte peut par ailleurs ne pas être safe en matière de racisme, validisme, etc.). De même, les « cup condom » (des couvercles à poser sur les verres) ne sont que des leurres quand les barmans sont complices… Et nous y voyons le risque de culpabiliser les victimes et survivant·xes, une fois de plus. En réalité, ces mesures nous laissent penser que les autorités ne souhaitent qu’une chose : que l’on enferme notre colère et que l’on retourne consommer tranquillement dans les cafés (même les plus incriminés par #balacetonbar).

Nous ne souhaitons pas de retour « au calme ». Pour nous, personnes sexisé·xes victimes du patriarcat, le « calme » n’existe pas. Il n’y a pas de calme dans les bars où nous sommes drogué·xes, pas plus que dans l’espace public duquel nous sommes dépossédé·xes. Il n’y a pas non plus de « calme » au travail où nous sommes discriminé·xes, et il n’y en a pas davantage dans l’espace domestique, où nous sommes utilisé·xes, dévalorisé·xes et violé·xes. Ce que nous voulons, c’est d’être entendues, c’est de voir cette société changer, et un changement radical ne se réalisera pas en quelques semaines ou à l’aide d’une poignée de « cup condoms » ou de stickers « womenfriendly ».

Enfin, nous refusons que nos luttes soient instrumentalisées par les autorités à des fins répressives, comme le suggère l’idée d’augmenter la présence policière. Les témoignages sont difficilement plus explicites : la Police a été majoritairement passive voire violente, ce qui la rend complice des violences à notre égard. Davantage de police, c’est une présence viriliste de plus dans l’espace public. C’est entraver la liberté et mettre en danger la vie des personnes non-blanc·xhes, régulièrement harcelé·xes, frappé·xes, mutilé·xes, voire assassiné·xes par la police. Nous n’avons pas besoin d’être protégé·xes : nous pouvons nous protéger nous-mêmes, via l’autodéfense féministe et populaire et la solidarité.

Organiser le contre pouvoir

Nos luttes et notre solidarité ne s’arrêtent pas aux frontières : elles sont internationales. Le mouvement Balance ton bar s’est exporté, et on a vu déferler des vagues de témoignages d’agressions sexuelles et de viols dans des bars en France et au Royaume-Uni où se développe « Girl’s Night In ». Ielles y appellent le boycott économique des bars, ce qui a inspiré à son tour un boycott à Bruxelles, pour créer un rapport de force économique et visibiliser les imbrications du patriarcat et du capitalisme.

De même, différentes stratégies d’action se développement dans le milieu féministe bruxellois, rassemblant de nombreuses organisations différentes. On encourage la solidarité dans la diversité tactique : entre réformes et perspectives révolutionnaires, ces initiatives traduisent un désir profond de transformation sociale. La révolution passe aussi, selon nous, par le soutien aux luttes dites « réformistes », puisque celles-ci permettent d’améliorer, de façon pragmatique et matérielle, nos conditions de vie, en attendant d’un changement radical. Les luttes à court et moyen terme peuvent être complémentaire avec une perspective révolutionnaire à long terme, si elles ne se contentent pas des premières conquêtes sociales.

Le changement radical, quant à lui, s’organise autour d’une force sociale constituant un contre pouvoir. Elle devra émaner d’espaces autogérés et autonomes des institutions et des partis politiques, pour proposer des alternatives et construire une société libertaire et libérée des forces oppressives. Le changement devra se construire de la rue, du bas vers le haut, au moyen d’une lutte des classes au sens économique (travailleur·xses, précaires, sans-papier·xes, etc.) et social (personnes sexisées, racisé·xses, queer, etc.).

Ce que nous voulons

Concernant le Waff et le El Café…De façon pragmatique, nous revendiquons la fermeture définitive du Waff et du El Café. Il est en effet difficile de concevoir que les expériences cauchemardesques qui y ont été vécues soient enfin prises au sérieux alors qu’il est encore possible d’y consommer tranquillement. Fermer ces établissements relève du respect le plus élémentaire pour celleux qui y ont laissé des bouts de leur vie, parce qu’ielles étaient sexisé·xses. De plus, nous ne croyons plus en la bonne foi de ces établissements quand ils affirment (après un très, très long silence) ne pas avoir été informés des accusations à leur encontre. Étant donné les procédés décrits par les victimes et les survivant·xes ainsi que le nombre alarmant de plaintes déposées, on a du mal à concevoir que ces violences puissent être passées inaperçues. Pas un.xe de plus ! Ces bars doivent fermer leurs portes.

D’un point de vue légal, nous demandons l’abolition de la plainte en diffamation dans le cadre des violences sexuelles. Quand une victime ou un.xe survivant·xe dénonce son agresseur (même sans passer par la justice), ielle peut se voir menacé·xe d’être poursuivi·xe pour diffamation par celui-ci. De même, quand une victime ou un·xe survivant·xe porte plainte, et que cette plainte n’est pas prise en compte ou n’aboutit pas à un procès légitimant, cellui-ci se voit menacé·xe d’être poursuivi·xe en diffamation si ielle parle publiquement des violences qu’ielle a subies. Au regard du nombre de victimes ne déposant pas plainte, qui avoisine les 90%, (NBP : chiffres du Cabinet de la justice, Le Soir, « Plainte, preuves, procès : que faire en tant que victime d’une agression sexuelle ? » 22/10/21), ainsi que du nombre de plaintes qui ne sont tout bonnement pas prises en compte ou qui n’aboutissent pas (à nouveau, le chiffre avoisine les 90%), l’on comprend aisément que cette menace de poursuite en diffamation constitue une arme de silenciation qui muselle les survivant·xes et protège l’agresseur.Nous l’avons constaté dans vos témoignages et nous l’avons vécu nous-même quand nous avons dévoilé l’identité d’un agresseur dans le milieu militant : l’attaque en diffamation c’est une justice au service des violeurs, c’est un système qui décourage les victimes de porter plainte, c’est une violence financière et psychologique supplémentaire, c’est une forte entrave à la parole des victimes et c’est une arme constituant une violence sexiste institutionnelle supplémentaire.

Nous avons beaucoup relayé le CPVS, le Centre de Prise en charge des Violences Sexuelles de l’Hôpital Saint-Pierre Saint-Pierre, situé au 320 Rue Haute, auprès des victimes et survivant·xes qui en avaient besoin. Ce centre est formé aux violences sexuelles mais commence à être débordé sous l’affluence du nombre de patient·xes. Nous demandons une meilleure formation du personnel soignant et l’augmentation du nombre de centres formés à la prise en charge des victimes et survivant·xes de violences sexuelles.

D’un point de vue plus large et global, nous avons soif d’une société nouvelle, radicalement changée, qui promeut une culture du consentement permettant l’expression libre de nos envies et de nos désirs sans craintes des répercussions, qui encourage des relations joyeuses, enthousiastes et épanouissantes sortant des normes de l’hétéropatriarcat. Une société qui repenserait en profondeur l’éducation et la socialisation, et en particulier celles des hommes et des garçons cisgenres. Nous brûlons d’une société où nous serions libres, où nous pourrions vivre et circuler sans peur dans des espaces réinventés.

Article produit par Féminisme Libertaire Bruxelles

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