Introduction de « Beaufs et barbares » : La fin du monde

Extrait à retrouver en intégralité sur le site du QG Décolonial

Partout |

Avec l’aimable autorisation des éditions La Fabrique, nous [QG Décolonial] publions l’introduction du livre « Beaufs et barbares, le pari du nous » d’Houria Bouteldja dont la sortie est prévue le 20 janvier 2023.


L’ange Gabriel (as) demanda : « Informe-moi au sujet de l’heure du Jour Dernier et parle-moi de ses signes annonciateurs », et le Prophète (sws) lui répondit : « … lorsque tu verras les va-nu-pieds, mal vêtus, nécessiteux qui gardent les troupeaux se faire élever des constructions de plus en plus hautes. »
Hadith rapporté par Mouslim

« Les nations se sont irritées, mais ta colère aussi est venue ; voici le moment de […] détruire ceux qui détruisent la terre. »
L’Apocalypse selon saint Jean

C’est la fin du monde.

La Torah, la Bible et le Coran l’ont annoncé. On aura beau scruter l’horizon, on n’y verra que des cieux brunissant et des soleils ténébreux. Tous les signaux sont au rouge. J’aimerais parler d’espoir mais je sens bien que le mot est ringard.

C’est la fin du monde. Nos certitudes fondamentales, notre vision moderne d’un progrès matériel, moral et éthique illimité n’est plus. Que ce soit à cause de la menace d’une guerre nucléaire, d’un virus ou du dérèglement climatique, il n’est plus aucune utopie, aussi désirable soit-elle, capable de l’emporter sur notre lucidité ou notre résignation. Les esprits les plus sécularistes et les plus scientifiques commencent à converger avec les croyants. Ils partagent désormais un imaginaire commun : la fin est pour bientôt.

C’est un bon début. Allons plus loin et considérons la puissance de la pensée négative. Considérons son pouvoir et prenons-le pour appui. Pas pour accélérer cette fin mais pour rendre au désespoir sa dimension métaphysique. Ce n’est plus l’espoir qui nous fera vivre, mais le désespoir. En voilà une perspective concrète et matérialiste ! La fin du monde comme mythe mobilisateur et, in fine, comme nouvelle conscience positive. Le poète n’a-t-il pas dit : « Là où croît le péril, Croît aussi ce qui sauve » ?

Le monde est mort, vive le monde !

Si pour les monothéismes la fin du monde est une certitude, l’heure à laquelle elle adviendra est un secret. Un secret que l’homme moderne plus qu’aucune autre créature terrestre aura contribué à éventer. Si elle semble si proche désormais, il se pourrait qu’elle puisse encore être repoussée, si tant est que notre volonté collective soit d’en finir avec le monde tel qu’il existe. Ce monde est capitaliste. Ce monde, c’est la destruction du vivant. Ce monde, c’est la guerre. Il faut y mettre fin. Maintenant.

Mais si le capitalisme est partout, les nations les plus responsables de la fin du monde sont, la plupart, localisées en Occident. C’est de là que j’écris, du cœur du capitalisme français. C’est là que mon désespoir s’épanouit. C’est là que mon espoir doit renaître, là que je dois envisager la fin de ce monde. Comme je mesure le défi qui consiste à tenir une ligne dans les ruines des espoirs politiques, autant rester réaliste et exiger l’impossible, non ? L’impossible, ce sera ça : la fin de ce monde. Le NOUVEL ESPOIR.

Nous avons l’Idée, le mythe mobilisateur. Nous connaissons l’Ennemi. Il nous faut maintenant une volonté collective et une stratégie globale pour « détruire ceux qui détruisent la terre ». C’est là que les choses se compliquent car les forces populaires capables de mettre fin à ce monde sont désunies, séparées, voire opposées les unes aux autres. Le pari, c’est de trouver le moyen de les unir. Les facteurs de la désunion sont nombreux mais parmi les plus structurels, les plus anciens et les plus effectifs, il y a la division raciale. C’est à ce nœud que je consacre ce livre.

Faut-il être fou pour s’obstiner à croire à la formation d’un bloc historique capable de s’organiser, de résister voire de prendre l’ascendant sur l’ennemi ? Un bloc qui réussirait l’unité de ses classes populaires, fort d’une stratégie de conquête du pouvoir et de l’État ? S’il y a bien une unité qui s’affirme dont le triomphe est annoncé, c’est celle de la suprématie blanche, dernier et ultime recours du bloc bourgeois occidental ébranlé de toutes parts par les crises sociales et politiques qu’il ne cesse de provoquer et qu’il aggrave jour après jour. Dans l’attente du big one, cette déflagration dont on ne connaît pas vraiment l’ampleur mais qu’on pressent gigantesque (la fin ?). De ce point de vue, la France est un cas d’école mais notre compréhension de ce qui nous arrive ne saurait se passer d’une analyse du capitalisme comme d’une totalité. C’est connu de tout marxiste digne de ce nom mais il importe d’en rappeler ici les grands traits. Une telle analyse doit d’abord et avant tout replacer l’État français et sa politique dans l’espace mondial – le « système-monde », dirait Wallerstein –, qui voit s’affronter les puissances d’argent. Un espace qui est tout à la fois une combinaison de dynamiques économiques, dominées par le capital financier, et de logiques géopolitiques qui s’imposent à n’importe quel État du fait même qu’il est inscrit dans cet espace mondial impérialiste. Deux contraintes ont perturbé le système-monde au xxe siècle, laissant une trace indélébile et traumatisante dans les pays capitalistes avancés : la révolution russe et les luttes de libération du tiers-monde. Mais depuis l’effondrement de l’URSS, la plupart des entraves géopolitiques sont tombées. Le capital jouit d’une liberté sans limites pour exploiter les hommes, la terre et l’environnement. Après la disparition de « l’empire du mal », il a fallu trouver un nouvel ennemi capable d’unifier contre lui le bloc impérialiste. La révolution iranienne, la montée de l’islam politique, puis les attentats djihadistes en ont fourni l’occasion, où s’est élaborée la base idéologique de cette unité. Car cette guerre nécessite l’union nationale du peuple avec ses dirigeants ou, pour le dire autrement, l’alliance de la bourgeoisie avec les classes subalternes blanches contre les damnés de la terre à l’extérieur, et contre les indigènes à l’intérieur. Tant que le consentement populaire est acquis, les forces de l’ordre, la police et l’armée restent à l’écart de la vie publique et laissent le gouvernement arbitrer. Mais si le consentement s’effrite, ce qui est la tendance qu’on observe dans l’abstention massive ou la révolte sociale, l’armée peut s’autonomiser et « prendre ses responsabilités ».

Dans ce contexte, où la gauche radicale et l’antiracisme politique sont devenus insignifiants, où la sociale démocratie qui faisait office d’amortisseur a été liquidée, où l’extrême droite s’épanouit et où les thèmes de l’immigration et de l’islam prennent une place centrale dans le débat public, il devient urgent de renouveler nos analyses sur l’État et sur le caractère organique de la race comme technologie d’organisation de la société. Ce sera la première ambition de ce livre.

[suite du texte]

Voir en ligne : QG décolonial

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