Clandestin et divisé : une Histoire du Black Panther Party

Contre-insurrection et dissensions internes : un essai de Nuh Washington (1941-2000), traduit par Alex S.

L’auteur, Nuh Washington (1941-2000), alias Nuh Abdul Qayyum, militant du BLA.

Au sein du Black Panther Party (BPP), on nous a appris que l’oppresseur exploite toutes les différences, mais nous n’y avons pas cru. On nous a dit que pour résoudre les contradictions, il fallait tenir bon sur l’idéologie et la politique, mais nous n’avons pas su comment. Et par-dessus tout, on nous a dit que nous étions des camarades, et qu’en tant que camarades nous nous devions d’être honnêtes les uns avec les autres (« dites tout ce que vous avez à dire et dites-le sans réserve... ») et nous ne l’avons pas fait. L’échec de l’adéquation entre la théorie et la pratique a mutilé le Black Panther Party. Non seulement l’organisation en était entravée, mais elle en a perdu son objectif ultime. Il y a eu une époque lors de laquelle travailler pour le parti, c’était surtout défendre les personnes qui le dirigeaient. Par conséquent, la première contradiction, entre l’oppresseur et l’oppressé, est devenue secondaire tandis que le BPP se perdait dans des conflits fratricides. Ce qui aurait dû être un ensemble de contradictions sans antagonismes entre des camarades devint une raison de s’entre-déchirer.

Il y avait des signes que quelque chose ne tournait pas rond quand les « Panther 21 » (21 membres des Panthers de New York condamnés pour complot puis acquittés après avoir passé plus de deux ans en prison pour la plupart) et Geronimo ji Jaga Pratt, ministre adjoint de la défense, furent renvoyés du Parti. Le procès des « vingt-et-un » eut lieu à New York, Geronimo était en cavale. Cette action intentée contre nos camarades intensifia la pression qui pesait sur leurs épaules et les priva d’un soutien nécessaire. Des camarades comme Zayd Malik Shakur, qui était responsable des communications sur la côte Est, furent enfermés en prison du peuple pour avoir parlé des expulsions. Le Field Marshal [1] adjoint Robert Webb se déplaça depuis New York pour faire libérer Zayd. Les simples membres des Panthers découvrirent ces dissensions internes à la télévision en mars 1971, en découvrant une transmission satellite entre Huey Newton à Oakland et Eldridge Cleaver en Algérie, qui montra à la baie de San Francisco l’intensité de ces contradictions, c’est-à-dire le fait qu’elles en étaient venues à diviser le parti en deux factions ennemies.

Le gouvernement avait visé la Direction Nationale du BPP pour la neutraliser et continua son action avec le programme COINTELPRO [2] du FBI [3]. Ce programme était une guerre, les agents de la police et du contre-espionnage attaquant sur plusieurs fronts pour détruire le BPP et d’autres organisations nationalistes noires.

La purge de camarades qui n’avaient rien à se reprocher a accéléré le processus. Beaucoup de personnes ont été laissées en plan. Heureusement, d’autres camarades qui étaient passées dans la clandestinité ont pu les prendre sous leur aile. Ces camarades avaient été forcés à se cacher avant la séparation et avaient coupé tout contact avec les quartiers généraux nationaux du BPP à Oakland. Cela a permis la création d’un havre de paix pour beaucoup de personnes exclues ou écœurées du parti. Des membres actifs du parti ont même redirigé d’eux-mêmes d’autres personnes exclues.

D’un point de vue politique, la rupture entre les côtes ouest et est des États-Unis dont on parlait n’était pas tant géographique que tactique et idéologique. Très peu d’analystes se sont penchés sur le fait que de nombreux camarades à San Francisco et Los Angeles ont pris le parti de la « côte est ». De plus, le démantèlement des organisations locales par la Direction Nationale et l’arrêt du financement des cours d’éducation politique ont empêché de nombreux camarades d’analyser correctement la situation. D’autres s’étaient attachés à des personnalités, et n’abordaient donc les contradictions que du point de vue de ces dernières.

Quand, en mars 1971, Robert Webb fut assassiné à un coin de rue du quartier de Harlem à New York, des rumeurs persistantes voulaient que ce soit le fait de commandos de la Nationale. À San Francisco et ses alentours, les camarades ont entendu dire que le journal du BPP publiaient des photos de Panthers, exclus ou non, en les qualifiant d’« ennemis du peuple ». Des camarades en cavale percevaient cette information comme une volonté de les identifier pour les commandos de l’État.
Si nous avions étudié l’Histoire et en avions tiré des leçons, nous aurions compris qu’aucune de nos expériences n’est unique et que les contradictions existent partout. Les différends idéologiques et régionaux sont partagés par toutes les luttes. Il y a des personnalités militantes, centristes, et même révisionnistes au sein du parti d’avant-garde. L’oppression n’est pas uniforme, la résistance non plus. Toutes deux sont influencées par les conditions objectives ou subjectives. Le niveau de pauvreté de la communauté noire de New York varie entre Harlem et Brooklyn, de la même façon qu’elle varie entre Fillmore et Hunters Point à San Francisco. La façon dont on décide de gérer nos problèmes dépend de conditions à la fois objectives et subjectives.

Une erreur de jugement a été commise par le Comité central en 1970, lorsque ce dernier a tenté d’imposer une méthode centralisée pour gérer les situations subies par les différentes régions. L’autoritarisme bureaucratique et le chauvinisme du bureau national ont nourri l’antagonisme et la désobéissance à la direction nationale. Le journal des Panthers devint une matraque, maniée par la direction nationale pour discréditer les personnes dissidentes et faire taire les propos divergents. C’est ce qui a détruit la crédibilité du journal pour beaucoup d’entre nous, et l’a empêché d’être en une quelconque façon un service d’actualité pour la communauté noire.

Marcus Garvey fut victime des dissensions internes. D’abord, on manipula les panafricanistes contre lui, puis ses propres adelphes. Malcolm X était critiqué par la direction noire modérée, puis exclu de la *Nation of Islam*, puis assassiné. Des activités cachées nous ont ravi Robert Webb et Sam Napier, le gestionnaire de la circulation du journal du BPP, parce que nous avons échoué à tirer des leçons du passé. D’ailleurs, une courte leçon d’histoire nous rappellera que J. Edgar Hoover et son FBI se sont fait les dents sur Garvey en disséminant des mensonges pour le discréditer. Le FBI a exploité des contradictions qui existaient déjà au sein de la communauté noire pour soumettre Garvey à un coup de grâce asséné par le gouvernement fédéral (voir Harold Cruse, The Crisis of the Negro Intellectual pour une analyse de cette activité).

Pendant un moment, notre attention s’est détournée de notre peuple alors que nous nous concentrions sur des anciens camarades que nous percevions comme une menace plus importante que nos ennemis. « Off the pig » [4] fut remplacé, à New York, par « Off Huey Newton ». À San Francisco, la paranoïa régnait alors que les camarades se demandaient s’ils devraient porter le premier coup plutôt que d’attendre les commandos. Ces soi-disant « commandos » étaient vus comme des robots sans cervelle à la solde du « Serviteur » (Newton). Par conséquent, des camarades s’enterraient dans des refuges de fortune, se glissaient discrètement dans et hors de San Francisco et Los Angeles pour des réunions, jouaient au whist, cuisinaient des repas communs et buvaient des bières. Ce mode de vie instaure une distance avec le peuple, et crée une peur qui paralyse ou qui rend téméraire. Au lieu d’assurer l’éducation politique de la communauté au sujet de la nature de cette contradiction, les gens ont commencé à se rendre aux événements du parti à San Francisco et à Oakland en espérant qu’il se passerait quelque chose. Finalement, l’idéologie tint bon, et les groupes clandestins passèrent à autre chose.

Cependant, sans direction politique ni cadre de formation pour le BPP, la BLA [5]) ne pouvait pas vivre cachée. Dans une note de service, le New York Police Department a affirmé sa conviction que la BLA était une conséquence directe du FBI, d’infiltrations policières et d’actions clandestines contre le BPP. J. Edgar Hoover décrivait la BLA comme un groupe armé avec des objectifs politiques. Quand un journaliste demanda pourquoi il y avait toujours une activité de la BLA, après que la police eut annoncé avoir brisé la colonne de la BLA (en assassinant à New York Twyman Myers, un Panther de 21 ans, à la mitrailleuse), le commissaire de police de New York répondit, « C’est une question de conscience. Quand le niveau de conscience s’élève, l’activité politique en fait de même ».

Des anciens membres du BPP qui étaient cachés et ont été capturés pendant la guerre contre le COINTELPRO sont devenus certains des prisonniers politiques de plus longue date dans le monde en dehors de l’Afrique du Sud. Beaucoup d’entre nous ont passé des années à l’isolement, au niveau de sécurité le plus élevé qui soit ; et même quand nous étions avec les autres prisonniers, on nous suivait de près, on nous attribuait les étiquettes de prisonnier influent, dangereux, à risque de fuite, ou sous surveillance rapprochée en raison de nos convictions et de nos affiliations politiques.

De plus, l’État de New York travaille avec l’Équipe spéciale de lutte contre le terrorisme [6] pour surveiller et transférer les « prisonniers spéciaux, révolutionnaires » et les mettre sous le contrôle du New York State Department of Corrections [7]. L’objectif est de démoraliser les prisonniers et de montrer aux autres à quel point l’État n’aura aucune pitié pour les défenseurs de la liberté. Notre isolement politique et physique des 18 dernières années donne une bonne idée de l’efficacité de l’État contre le BPP.

De nos jours, le BPP suscite beaucoup d’intérêt, surtout en ce qui s’agit d’analyser ce qui s’est bien ou mal passé. Peu de personnes sont au courant des programmes mis en application par le parti, comme le petit déjeuner gratuit pour les enfants, qui est désormais un programme financé par l’État dans de nombreuses villes du pays. Et alors que notre communauté s’unit pour combattre le fléau des drogues, il est important et pertinent que de nombreux groupes populaires bénéficient de la participation et du soutien actifs d’anciens Panthers.

L’heure est venue pour les camarades d’être honnêtes et sincères les uns avec les autres. Notre histoire, bonne ou mauvaise, doit être analysée et résumée pour d’autres révolutionnaires. Ce n’est qu’ainsi qu’ils et elles pourront éviter de commettre à nouveau ces erreurs. Comme le disait Mao, tomber, c’est apprendre. Apprenons de nos erreurs sans honte. Nous avons après tout fait bien des choses avec bien peu de connaissances. Peu d’entre nous comprenaient le centralisme démocratique, mais ce n’est pas quelque chose qu’on apprend sans entraînement et sans acquérir des compétences techniques et organisationnelles. Nous avions bien compris l’idée d’une lutte prolongée, d’une lutte âpre, et pourtant, nous avons perdu parce que COINTELPRO est parvenu à nous isoler du peuple politiquement. Mao disait : « Essayez, échouez, essayez, échouez, essayez encore, échouez encore, essayez, réussissez ».

Nous avons fait de notre mieux. Et au cours de ces tentatives, des gens sont morts, des gens sont passés à autre chose pour le meilleur comme pour le pire, et certains d’entre nous sommes toujours en prison. Notre postérité sera-t-elle cet échec ? Si oui, alors l’histoire et les générations futures nous condamneront - pas parce que nous avons échoué, mais parce que nous n’avons pas réessayé.

Osons lutter, osons vaincre.

A. Nuh Washington
BPP/BLA prisonnier politique

Voir en ligne : original (anglais)

Notes

[1grade militaire, probablement en l’honneur du martyr kenyan Dedan Kimathi.

[2« Counter-Intelligence Program » : programme de contre-insurrection (1956-1971).

[3Bureau fédéral d’enquête : police secrète des États-Unis.

[4« Butez le flic », littéralement « Butez le porc ».

[5« Black Liberation Army » - Armée de Libération Noire.

[6« Joint Terrorism Task Force » (JTTF).

[7département pénitentiaire de New York.

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