Court historique des médias libres et du réseau Indymedia en Belgique

Historiquement, il y a en Belgique une forte présence de médias libres – le réseau des radios pirates des années ‘70 et ‘80, ou encore la prolifération de journaux militants et zines engagés jusqu’à dans les années 2010 en sont de bons exemples. En ce qui concerne les médias libres sur internet, cela semble commencer suite à la naissance du réseau Indymedia, qui va se ramifier en de nombreux sites locaux à travers tout le pays.

Petit retour dans le temps :

Le 18 juin 1999, le Carnival Against Capital (Carnaval contre le capital) appelle a des rassemblements mondiaux, en même temps que le sommet du G8 à Cologne, en Allemagne. Pour la première fois dans l’histoire, les manifestations et actions sont couvertes en direct sur internet par les activistes elleux-mêmes. Le réseau technique et militant créé pour cette journée servira de base à ce qui deviendra ensuite Indymedia.

(Carnival Against Capital, Londres, 1999)

Quelques mois plus tard, fin novembre 1999, ont lieu a Seattle, aux États-Unis d’Amérique, les sommets de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et du FMI (Fond Monétaire International). Une large coalition de collectifs, d’associations et de groupes autonomes appelle à s’y opposer.

(Appel à se rendre à Seattle en novembre 1999)

Pour couvrir les événements, divers-e-s activistes et collectifs militants (issu-e-s d’un spectre politique de gauche/d’extrême-gauche) ouvrent à Seattle un centre de médias autonome accessible à toustes et créent le premier site internet Indymedia, afin de permettre d’échanger et d’envoyer des infos en temps réel, en toute autonomie et indépendance des médias traditionnels et de la politique politicienne (rappellez-vous, c’était avant les ordinateurs portables, les réseaux sociaux et les smartphones hein).

(L’entrée du premier centre Indymedia, pendant les manifs à Seattle en 1999)

(A l’intérieur)

(Capture d’écran du premier site Indymedia lancé à Seattle)

Le jour J, les actions décentralisées et les manifestations, rassemblant plus de 40.000 personnes, entraîneront l’échec du sommet et rentreront dans l’histoire du mouvement anti-mondialisation sous le nom de « La bataille de Seattle ».

(Manifestant-e-s pas préparé-e-s...)

(...manifestant-e-s préparé-e-s)

Dans les années qui suivent, galvanisés par cet exemple inspirant, de nombreux sites Indymedia locaux sont créés sur base de ce premier modèle, allant jusqu’à un réseau de 175 sites dans une soixantaine de pays sur les 5 continents (comme on peut le voir dans « Indymedia, the eye of the storm », un film qui retrace cette expansion et particulièrement l’histoire d’Indymedia en Argentine, ou dans cette intervention à propos du réseau Indymedia sur le continent africain).

Ce grand nombre de sites n’est pas si étonnant pour l’époque : Indymedia était un réseau très ouvert cherchant à couvrir les luttes sociales au sens large, et cette periode du mouvement altermondialiste se caractérisait par une forte mobilisation, une ambition de convergence des luttes et une stratégie de diversité des tactiques.

(logo Indymedia)

Les slogans de ralliement du réseau Indymedia : "Make media, make trouble" Faites l’info, semez le désordre ») et "Don’t hate the media, be the media" Ne haïssez pas les médias, soyez les médias »). Leur ligne militante : anti-sexiste, anti-fasciste et anti-capitaliste. Leur fonctionnement : collectif, non-hiérarchique, avec des prises de décision au consensus.

Un des concepts les plus importants du réseau est celui de l’open publishing (ou publication ouverte) : quiconque le souhaite a la possibilité de publier librement et directement du contenu à travers un processus transparent, tout en respectant une charte de publication avec des critères clairs - la modération se faisant à posteriori sur base de cette charte.

Avant l’ère des réseaux sociaux, Indymedia est l’un des seuls (si pas le seul ?) sites permettant de partager de l’info de manière directe et sans avoir besoin de connaissances techniques. À l’opposé des sites militants propriétés d’un seul groupe ou parti, il offre aussi un espace de rencontre entre les luttes et les différents mouvements sociaux en cours.

(Capture d’écran d’indymedia Belgique)

Inspiré par l’expérience nord-américaine, un premier site Indymedia voit le jour en Belgique en mai 2000, suite à une projection au Cinéma Nova (Bruxelles) d’un film d’Indymedia Seattle sur le contre-sommet de 1999. Son usage va se diffuser rapidement dans le milieu militant - entres autres lors du contre-sommet de Prague (vidéo youtube) en septembre 2000, durant lequel des personnes venues de Belgique y publient des comptes-rendus des manifestations et actions.

D’autres indymédias locaux et indépendants seront créés en Flandre-Occidentale en 2002, à Liège et en Flandre-Orientale en 2003, à Anvers et à Bruxelles (le CEMAB - CEntre de Médias Alternatifs Bruxelles) en 2004. À son apogée, une rencontre du réseau en Belgique pouvait rassembler jusqu’à une centaine de participant-e-s !

(Capture d’écran d’indymedia Oost-Vlaanderen)

(Capture d’écran d’indymedia Liège)

(Capture d’écran d’indymedia West-Vlaanderen)

( Capture d’écran d’indymedia Antwerpen)

(Capture d’écran du CEMAB)

Entre 2005 et 2010, de nombreux débats internes ont secoué le réseau Indymedia en Belgique, une bonne partie du noyau dur d’indymedia.be ayant des liens avec le PTB (Parti des Travailleurs de Belgique) ou d’autres organisations institutionnelles - ce qui laissait douter de leur indépendance face à la politique politicienne... Cette situation entraîna un départ de nombreuxses contributeur-ices et même un débat au sein du réseau international. Le site sera finalement archivé en 2010 par l’équipe restante et redirigé vers De Wereld Morgen, un site d’information aux articles rédigés par des journalistes et citoyen-ne-s issu-e-s du monde des ONG, des syndicats et des organisations sociales.

Quand au CEMAB, il devient Indymedia Bruxsel en septembre 2010, au moment du camp NoBorder à Bruxelles, et continue encore à fonctionner aujourd’hui avec un système en open publishing pour la section infos locales - les sections analyses et international ayant basculé en modération à priori, face aux spams et trollages de plus en plus nombreux... Mais ces dernières années, le site n’est plus très vivant ni très utilisé lors des mouvements sociaux, et il est quasi inconnu des jeunes générations car supplanté par les réseaux sociaux capitalistes propriétaires.

(Capture d’écran d’indymedia Bruxsel)

Au fil des années, les activistes du réseau Indymedia belge et mondial ont aussi subi la répression : surveillance, intimidations policières, sabotages techniques, censure et fermetures de sites, saisies de serveurs, perquisitions, violences policières et même, dans au moins un cas documenté, assassinat de médiactivistes (celui de Brad Will à Oaxaca en 2006).

(Pochoir en hommage à Brad Will)

Aujourd’hui, le paysage médiatique, militant mais aussi répressif a beaucoup changé et, au moment d’écrire ces lignes (début 2022), il n’existe plus qu’une petite dizaine de sites Indymedia encore actifs dans le monde (Allemagne, Argentine, Athènes, Barcelone, Brésil, Équateur, Irlande, Lille, Los Angeles, Pays-Bas, Mexique, Santa Cruz… et aussi Bruxelles !), la plupart ayant disparu ou étant archivés.

En Belgique, de nombreux nouveaux médias engagés et militants se sont développés en ligne ces dernières années. Bien que de qualité, la plupart sont souvent des pages de type facebook/twitter/instagram/etc. porteurs de la voix d’une seule personne, d’un seul groupe ou d’une seule tendance politique, ou alors des sites qui se limitent à un agenda culturel alternatif d’un petit milieu.

Au regard de cette situation, on peut dire qu’il manquait un espace pour mettre en commun - de manière autonome, indépendante et directe - des infos sur les luttes en cours à Bruxelles et alentours. D’où la naissance du Stuut - qui s’inscrit dans la continuité de cette histoire militante et collective des médias libres et autogérés en ligne - et son adhésion au réseau Mutu !

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