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De Germinal à la Ferme Noire

De Germinal à la Ferme Noire

Reprendre les terres pour garantir notre subsistance

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La journée des luttes paysannes, de la ville à la campagne

Un vent de liberté souffle sur Germinal. C’est au cœur de cette cité de Namur où dominent les tours à appartements, les voitures et les chantiers de construction que de joyeuses graines indociles se répandent. Pour nous, la journée internationale des luttes paysannes commence donc en ville, à La Casserole, espace autogéré de convivialité, de solidarités et de créativités. Ce 17 avril 2024, le béton se lézarde et les mauvaises herbes sont de sortie.

En ce jour de printemps, une partie du collectif de La Casserole et des habitant.e.s du quartier se sont donné rendez-vous autour d’un café, avec des bêches. Chacun.e a amené ses plantes soigneusement cultivées à partir de semis et de boutures : des cassis, des framboisiers, des groseilliers, des pommiers, de la consoude, de la ciboulette… Quelques minutes plus tard, les rayons du soleil d’avril percent à travers les nuages et lancent le signal. Nous déferlons sur le terrain d’en face, cerné par les voitures et laissé à l’abandon depuis l’abattage des vieux peupliers. En moins de deux heures, les arbustes sont plantés, couvés par nos mains et ce qui reste des arbres réduits à l’état de copeaux. Le jardin partagé de Germinal, ouvert à tout le quartier, est inauguré. Loin de la logique des éco-quartiers dessinés dans des bureaux pour les classes aisées, c’est une écologie pirate, populaire, libre et spontanée qui se déploie. Dans le sillon des jardins ouvriers du XIXe siècle, nous nous inscrivons dans un vaste mouvement de socialisation des terres pour l’alimentation de tous et toutes, en collaboration avec le reste du monde vivant. Une banderole De la Palestine à Aiseau-Presles. Stop au vol des Terres rappelle la nécessité de convergence et de solidarité entre toutes les luttes pour l’émancipation des peuples et la réappropriation collective des terres.

Le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient les feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière [1].

L’après-midi, la joyeuse bande s’envole pour les vertes vallées du sud d’Andenne, au cœur du monde paysan, en dessinant le trait d’union qui relie la ville et la campagne dans une lutte commune pour le soin de la terre et de ses habitant.e.s. Entre deux averses où se mêlent pluie, grêle et neige, nous plantons des pommes de terre à la Ferme Noire, avec Heidi, maraîchère qui fournit La Casserole en légumes, en soutien aux luttes et aux classes populaires. A La FourNilière, bâtiment partagé par le collectif paysan qui nous accueille, une exposition sur l’histoire des luttes paysannes et la réalisation collective d’un cadavre exquis nous amènent à échanger sur notre rapport à la terre. A la tombée du jour, nos hôtes nous régalent de frites, préparées avec les patates de leurs cultures, célébrant dans la joie les liens de solidarité qui unissent rats des villes et rats des champs autour de l’alimentation. Le temps d’une journée, autour de la terre, nous sommes égaux. Comme le dit Heidi, nous sommes libres et uni.e.s.

Les incohérences systémiques du capitalisme, ça suffit. Autant sortir du sillon, tenter quelque chose. Je suis fière de ma culture rurale ; prête à aider, libre et les pieds sur terre. Nous sommes la masse, paysans ou mangeurs, peu importe, on lutte pour nos droits fondamentaux et notre humanité [2].

La paysannerie, la terre en commun

Mais que savons-nous de la paysannerie ? Peu de choses. Depuis des centaines d’années, les paysan.ne.s sont privé.e.s de récits propres. Expropriées de leur terre dès les origines du capitalisme, ces personnes n’ont jamais eu droit à la parole dans les hautes sphères politiques et médiatiques. Principales victimes des chasses aux sorcières aux XVIe et XVIIe siècles, les paysannes ont été persécutées, méprisées, associées à une faune sauvage incontrôlable en raison de leur proximité avec la terre et la nature. C’est pourtant la paysannerie qui a nourri la majeure partie de l’humanité pendant des siècles. Les paysan.ne.s ont aussi façonné des paysages diversifiés, en plantant des haies ou en protégeant les forêts, tout un maillage écologique dont bénéficie un grand nombre d’espèces animales et végétales.

Il est temps d’écrire une nouvelle histoire du monde paysan. Encore aujourd’hui, à l’opposé de l’agriculture intensive conventionnelle qui épuise les sols, les paysan.ne.s enrichissent d’année en année leur terre. Tout en produisant de la nourriture, ces personnes créent de nouvelles variétés de semences, adaptées au climat et au terrain de leur région. Par ailleurs, en contraste avec la modélisation simplifiée de la nature par le capitalisme, la grande diversité des pratiques agri-sylvo-pastorales permet à la fois d’assurer un équilibre avec les écosystèmes, une adaptation face aux bouleversements climatiques et une résilience alimentaire.

La structure sociale de la paysannerie tranche aussi avec celle de l’entrepreneur agricole moderne, isolé sur ses machines et sa propriété. Depuis toujours, dans l’économie paysanne, la communauté se partage les terres incultes pour faire paître le bétail. L’existence de « communs » en partage assure aux paysan.ne.s un grand sentiment de cohésion et de solidarité. Enfin, bon nombre de leurs pratiques n’intègrent pas l’économie de marché, à travers des liens informels basés sur le partage, le troc ou le don. C’est toute une économie de subsistance, essentielle à la vie, non reconnue ou valorisée, à l’instar du travail domestique porté encore aujourd’hui majoritairement par les femmes. Depuis toujours, la paysannerie applique les principes écoféministes développés par Françoise d’Eaubonne [3] fondés sur le soin et l’équilibre harmonieux, entre êtres humains et entre espèces vivantes. Face aux enjeux écologiques et sociaux contemporains, la paysannerie constitue un acteur majeur qui nous permettra de reprendre collectivement possession de nos conditions d’existence.

Afin de nourrir l’humanité, tout en préservant les équilibres écologiques, nous n’avons d’autre choix que de transformer les rapports sociaux liés à la terre. Comme le propose La Confédération paysanne, syndicat agricole français, il va falloir reprendre les terres, installer un million de paysan.ne.s et redéfinir le système alimentaire [4]. La question alimentaire ne se réduit pas à des enjeux techniques ou comportementaux. C’est aussi une question de rapport social et de propriété.

Paysannes-paysans
Nous chérissons la terre
Paysannes-paysans
La terre de nos enfants
Paysannes-paysans
Plus question de nous taire
Paysannes-paysans
Solidaires et vivants
Ils ont empoisonné la terre
Asséché les marais
Arraché l’arbre millénaire
Cloné l’arche de Noé
Nous on sculpte les paysages
On y plante des haies
Les abeilles y sont de passage
Nos troupeaux sont bigarrés
 [5]

La terre, au cœur des luttes

La terre et son usage se situent à la croisée des questions sociales, écologiques et coloniales. En Belgique et ailleurs dans le monde, les puissances agro-industrielles capitalistes font de la terre, des semences et de l’eau des marchandises, tout en empoisonnant les sols. Celles-ci réduisent peu à peu les surfaces habitables nécessaires à la subsistance des êtres humains et des autres formes de vie.

Parallèlement à la disparition progressive des paysan.ne.s d’Europe, le capitalisme a aussi prospéré sur la prise des terres et la mise en esclavage des populations colonisées. Pour Malcom Ferdinand, la plantation symbolise à la fois l’exploitation de la nature, la destruction des écosystèmes et la mise au travail forcé des peuples colonisés [6]. La colonisation réduit dans un même mouvement la biodiversité, la diversité des langues, les façons de vivre et les manières d’être en relation avec les autres, la terre et le reste du monde vivant.

Ainsi, la question foncière se trouve à l’intersection des luttes paysannes, sociales, féministes, décoloniales et écologiques, jetant la base d’un large front de résistance pluriel, composite, transversal contre la logique mortifère du modèle capitaliste. C’est dans ce sillage que s’inscrivent Les Soulèvements de la terre, mouvement écologique et social qui a émergé en France en 2021 contre les méga-bassines de Sainte-Soline, symboles de l’accaparement des biens communs que constituent la terre et l’eau.

Une conviction au croisement de la sensibilité paysanne et de l’affirmation révolutionnaire : la terre et l’eau sont des communs. Ils appartiennent à tous.te.s, ou peut-être à personne. C’est cette même évidence qui est partout défendue, des Diggers anglais au XVIIe siècle à l’actuel Mouvement des sans-terre au Brésil, du mouvement des paysans-travailleurs dans les années 1970 aux territoires autonomes du Chiapas zapatiste, des jacqueries du Moyen-Age à Dhili Chalo, la récente et puissante révolte paysanne en Inde. Les Soulèvements de la terre n’inventent rien, ou si peu. Ils réactivent une intuition politique séculaire dont jamais nous n’aurions dû nous départir [7].

En Belgique, partout, de façon invisible, dans des conditions de travail difficiles, une multitude de paysan.ne.s inventent d’autres manières d’être au monde et d’être en relation, tout en garantissant aux êtres humains une alimentation de qualité. Il s’agit de reprendre collectivement les terres à la spéculation et à la propriété lucrative pour la mettre à disposition de ces personnes. Les rachats collectifs de terres par l’entremise de l’association Terre-en-vue pour les travailleurs nous laissent entrevoir ce que serait une politique écologique et sociale ancrée dans le sol. Aux 4 coins de la Wallonie, des groupes des Amis de la Terre réinvestissent des lieux collectifs pour créer davantage de résilience territoriale, notamment au niveau alimentaire. Le Réseau Occupons le Terrain coordonne les luttes locales de citoyen.ne.s qui s’opposent au betonnage et l’appropriation privée de ressources pour des projets industriels, routiers ou commerciaux nuisibles à la collectivité.

En ville, il s’agit de remettre la main sur les terres fertiles et de s’opposer à la bétonisation pour constituer des ceintures maraîchères autour des centres urbains. A la campagne où la plupart des sols sont épuisés par des décennies de labour, nous devons réparer, refertiliser, pour assurer collectivement notre subsistance. En parallèle à la reprise de terres, pourquoi ne pas imaginer une socialisation du secteur de l’alimentation, qui assurerait à la fois un salaire digne aux travailleurs et travailleuses de la terre, mais aussi une nourriture de qualité pour l’ensemble de la population ?

Le Mouvement des sans-terre au Brésil, dont une manifestation a été réprimée le 17 avril 1996, est une formidable source d’inspiration. Depuis 1984, cette organisation est parvenue à reprendre 7millions d’hectares aux spéculateurs privés pour y faire vivre 500 000 familles paysannes. Cette organisation d’inspiration marxiste a jeté les bases d’une nouvelle solidarité internationale et laisse entrevoir des lendemains qui chantent, un printemps lors duquel de nouvelles pousses sont prêtes à faire éclater la terre...

Paysannes-paysans
Nous chérissons la terre
Paysannes-paysans
La terre de nos enfants
Paysannes-paysans
Plus question de nous taire
Paysannes-paysans
Solidaires et vivants
Du Larzac à Notre-Dame des Landes
Ils veulent accaparer nos terres
Occupons les zones à défendre
Pour plus de terre nourricière
Partageons les luttes du monde
Avec Via Campesina
Partout où la colère gronde
Les soulèv’ments d’la Terre sont là

Valéry Witsel
les Amis de la Terre

Notes

[1Emile Zola, Germinal, 1885.

[2Témoignage d’Heidi, maraîchère à la Ferme Noire, près d’Andenne

[3Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, 1974.

[4Les soulèvements de la terre, Premières secousses, La Fabrique, p. 147, 2024.

[5Chant écrit par des paysannes et paysans de la Confédération paysanne.

[6Malcolm Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Anthropocène, 2019.

[7Les soulèvements de la terre, Premières secousses, La Fabrique, p.20, 2024.

  • le 4 juin à 13:34

    Bonjour,

    C’est la ref à Françoise d’Eaubonne qui m’a interpellée, je regardais son actu pour alimenter son journal sur son site : https://www.francoise-d-eaubonne.org/ et du coup j’ai fait une ref et un lien à l’article :)

    En complément sur le sujet, il y a « La subsistance » de l’écoféministe allemande Maria Mies, du « Trio de Blelefeld ». Un bouquin important ! Maria nous a quitté il y a peu, et c’est Geneviève Pruvost, l’autrice de « Quotidien Politique » qui reprend le flambeau dans la francophonie.

    Sur Françoise, je vous recommande l’excellent doc de Manon Aubel « Françoise d’Eaubonne, une épopée écoféministe » qui tourne beaucoup et fait des chouettes moments collectifs.

    Info et contacts pour tout ça par le site, bonne route à vous !

    Vincent d’Eaubonne

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