Hate work - Support Sexworkers

Un interview autour du travail du sexe réalisé pour le cadre d’une exposition artistique durant cet été à Lausanne en Suisse. Avec l’accord de l’auteurice, nous l’avons retravaillé pour en proposer une version écrite et imprimée

Ailleurs |
Cet interview a été réalisé pour le cadre d’une exposition artistique durant l’été 2022 à Lausanne en Suisse. Avec l’accord de l’auteurice, nous l’avons retravaillé pour en proposer une version écrite et imprimée.

Pour aider à la diffusion-traduction de ce texte, contactez-nous à evasions@riseup.net

Retrouvez nos autres créations et commandez ou téléchargez ce texte en version brochure sur notre site internet projet-evasions.org

Tu peux définir ce qu’est l’intimité pour toi ?

Pour moi, l’intimité c’est partager des moments de vulnérabilité.

Ça veut dire que tu peux avoir un rapport sexuel avec quelqu’un sans qu’il y ait de l’intimité ?

Oui, c’est le propos que je souhaite défendre. Aussi parce que, je trouve que l’idée que la sexualité comprend forcément de l’intimité, c’est pas vraiment… ça correspond pas vraiment à ma réalité. En partie parce que cette vision-là sous-entend qu’il existe une seule sexualité, similaire pour tout le monde. Alors qu’en vrai, la sexualité c’est tellement vaste. En ayant du sexe, je peux avoir des pratiques qui ne me demandent aucune implication émotionnelle, aucun partage, où il n’y a donc pas ou peu d’intimité. Ou d’autres qui me rendent très vulnérable, où je vais avoir besoin d’une grande confiance dans mes partenaires… là ça devient intime.

C’est hyper paradoxal. D’un côté, il y a cette représentation sociale très romantique de la sexualité, qui nous montre une sexualité très normée, exclusive, pure. Et en parallèle il y a le patriarcat et l’hétérosexualité qui reproduisent encore et encore une image de la sexualité où l’homme baise la femme sans se préoccuper d’autre chose que de son propre plaisir… souvent même sans se préoccuper du consentement de l’autre. On discute pas, aucune communication ni avant ni après, la sexualité est entourée de mille tabous et jugements moraux. Comment ça, ça pourrait être intime ? Les normes sociales en place nous donnent des images en totale contradiction : une image d’une sexualité qui devrait toujours être intime et une image d’une sexualité qui doit toujours rester silencieuse et taboue. On ne communique ni avec ses partenaires, ni en société sur des sujets relatifs à la sexualité (pensez à tous ces films pseudo-romantiques où les protagonistes vont s’embrasser et faire l’amour sans avoir une seule fois parlé ensemble de leur sentiments, des envies sexuelles du moment, aucun débriefing après pour voir comment c’était, etc.)

En vrai, c’est tellement subjectif l’intimité. Ça dépend vraiment du rapport que chaque personne a à la sexualité, à son corps, à soi-même. Et à nouveau, il n’existe pas une seule sexualité mais un spectre immense de pratique que l’on peut rattacher à la sexualité. La première fois qu’une personne va expérimenter une pratique de BDSM, ça va être tellement différent comme vécu, par rapport à une pratique plus classique.

Pour moi, y a pas un concept universel de ce qu’est ou n’est pas la sexualité. Et je trouve que le travail du sexe le montre bien. Pour l’une des deux personnes c’est un travail, là ou en même temps pour l’autre c’est du sexe. Un autre exemple est le fétichisme des pieds. Certaines personnes vont sexualiser les pieds de ouf et peuvent voir un lien hyper intime dans le fait de masser les pieds d’une personne. Alors que pour d’autres, les pieds sont « juste » une partie corps comme une autre, sans signification intime ou sexuelle. Bref, tout ça c’est tellement subjectif et personnel.

Les gens qui viennent te demander tes services, ils cherchent quoi ? De l’intimité, de la sexualité ou un pack « intimité-sexualité » ?

Ça va d’un extrême à l’autre. Certaines personnes cherchent clairement de l’intimité oui. D’autres par contre sont très centrées sur elles-mêmes. Et là, j’ai pas l’impression que c’est un moment intime, ni pour moi ni pour l’autre. Il n’y a quasi aucune interaction verbale. J’imagine que ça doit pas être si différent que si la personne était restée chez elle en train de se masturber devant un film porno. Je pourrais tout à fait juste être un écran ou une poupée gonflable. Peu importe qui je suis au final.

Pour d’autre, je ressens qu’il y a une recherche d’avoir du sexe avec une vraie personne, donc d’en définir les contours, de voir qui c’est cette personne, et là une intimité peut se créer. Mais à nouveau, moi pourquoi j’aurai envie de créer cette intimité puisque c’est avant tout un taff pour moi, je peux très bien performer de l’intimité tout comme je performe du sexe. Why not ?

Tu arrives toi, à bloquer ton sens de l’intimité ? Quand tu rencontres quelqu’un pour la première fois, qui potentiellement est imprévisible, tu ne te sens pas vulnérable ?

Rarement. J’ai une grande confiance en moi. Si je me sens vulnérable dans un moment pareil, ça signifie que mes filtres de protection ont échoué et que j’ai mal évalué ce moment. Dans les échanges que j’ai par mail avant le rendez-vous, j’essaie de voir si je ressens des warnings, ce genre de choses. Est-ce qu’il y a quelque chose qui va faire que je n’ai pas un bon feeling… et justement, si lors du rendez-vous, face à des clientxes je me sens vulnérable, c’est que ce travail je l’ai pas assez bien fait, que j’ai mal évalué la situation. Je n’ai aucun souci à me sentir vulnérable lorsque j’ai du sexe avec mes amantxes, mais ce n’est pas ce que je souhaite avec des clientxes.

Donc ces warnings, tu les sens en amont ?

Oui, à travers les échanges que j’ai avec la personne, souvent par mail, à travers ce qui est demandé, le cadre que l’on se fixe, etc.
Mais le patriarcat joue aussi un grand rôle dans la confiance que j’ai en moi. Ça vient pas de nulle part. J’ai appris, en étant éduqué comme un garçon, que ça serait plutôt rare de me faire agresser dans la rue et j’ai jamais appris que la sexualité ça pouvait être dangereux. Donc ça aide à me sentir en confiance.

Depuis combien de temps tu pratiques ce métier ?

Ça fait six, sept ans.

Et tes premières références que tu as eues de la prostitution ?

J’ai pas de souvenir qui me vient la. Je pense que je me suis lancxée dans un milieu que je connaissais pas. J’avais des connaissances très superficielles de la prostitution et j’avais conscience que c’étaient des préjugés.
Et puis, au fur et à mesure que j’ai découvert ce domaine, j’ai aussi compris qu’il y a mille façons de se prostituer. Et que ce qui joue le plus c’est le contexte social de la personne.

Tu rencontres des « collègues » même si tu travailles pas dans une maison ?

Je connais une dizaine de personnes, disons, qui gravitent autour de ce domaine d’activité. Certaines personnes y travaillent à temps plein, d’autres moins. Je dirais que c’est que des gens qui ont le même profil social que moi, qui travaillent à travers des annonces, qui font soit dans le BDSM soit dans l’escorte, peut-être un peu de taff dans des shows de streap-tease.
Mais par exemple, je ne connais personne qui fait de la prostitution de rue ou qui travaille dans un salon ou une maison avec un maquereau. Ce ne sont pas les mêmes milieux sociaux.
A mon sens, ce qui conditionne le plus comment on va gagner de l’argent à travers le travail du sexe, c’est est-ce qu’on est blanxches_, est-ce qu’on est une personne migrantes, est-ce qu’on a un statut légal dans la société, quel accès et habilité on a avec l’utilisation d’internet, est-ce qu’on parle la langue locale ?

Tu as choisi de faire ce métier pour quoi ?

Pour gagner de l’argent et « gagner ma vie » comme on dit. Depuis que j’ai commencé à gagner de l’argent, j’ai toujours essayé de suivre trois principes. Des fois j’y arrive et des fois moins.

  • Que ce soit du travail au noir, j’ai pas envie que le travail que je fais alimente les caisses de l’État.
  • Que je travaille sans être insérxée dans un rapport hiérarchique, ou avec des personnes qui me commandent et/ou des personnes à qui je suis sensxée commander.
  • Que personne ne gagne de l’argent sur mon labeur. Que je ne crée pas une plus value à travers mon travail sur laquelle patron et/ou intermédiaire vont faire du profit.

Il se trouve que la manière dont je travaille dans ce domaine remplit ces trois critères et me permet en plus de travailler de manière indépendante. Ça n’est pas le cas par défaut bien sûr. Y a des travailleureuses du sexe qui ont un statut légal et qui paient leurs impôts, d’autres qui travaillent au sein d’une organisation hiérarchique et d’autres encore qui paient des intermédiaires comme des plateformes de webcam. Donc à nouveau, ça peut être très différent d’une personne à une autre.

Comment tu arrives à faire confiance à quelqu’un que tu vois pour la première fois et pendant 60 minutes ? C’est quoi tes astuces pour établir un lien ? Ou avec quelqu’un qui doit aussi te faire confiance finalement ?

Le principal du feeling se construit en amont, dans les échanges avant la rencontre. C’est dans ce contact que je vais voir si je me sens safe pour une rencontre ou non. J’essaie toujours de définir rapidement un cadre le plus clair possible de ce qu’on va faire. Quelles pratiques on va faire, de ce que la personne demande. Aussi parce que je fixe mes prix par rapport à ça.

Une fois que le cadre est fixé, ça permet de voir si la personne respecte tes limites ou si elle essaie de le faire bouger, de te mettre la pression.
Après, aussi, l’endroit où l’on va se voir, quelles informations j’ai de la personne. Est-ce que je peux avoir accès à son adresse IP et qu’est-ce que cela me donne comme information, est-ce le mail utilisé est reliable à une vraie personne ou non_ ?

Mais le plus évident, c’est la manière dont les gens écrivent, la façon dont ils s’adressent à toi. Tu vois rapidement si c’est respectueux ou pas. Et bien sûr, toujours demander d’être payxée au début de la rencontre.

Donc par exemple dans des pratiques d’humiliation, ça veut dire quoi ? Que dans l’heure impartie c’est bon, mais ni avant ni après ?

Alors je n’ai jamais travaillé en tant que personne soumise, donc où je pourrais vivre des pratiques lié à l’humiliation. J’adore cette position dans ma vie sexuelle avec mes amantxes, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de vivre dans mon taff. Justement parce moi j’ai besoin d’un cadre de confiance où je peux me sentir vulnérable pour profiter d’une telle expérience. Donc si dans le cadre du travail du sexe, on entre dans des pratiques BDSM, c’est moi qui aurai la position de domination.

S’il fallait mourir demain, le pire et le meilleur souvenir que tu garderais de ce métier ?

Le meilleur souvenir ? En fait, j’en ai deux et j’arrive pas à les départager.

Le premier, c’est une rencontre avec une personne, un homme d’une vingtaine d’années. Lui, son fantasme, c’était les pieds. Alors que moi, c’est un truc qui m’excite pas plus que ça. On s’était rencontrxées dans une forêt. Ça faisait aussi partie de son fantasme. Lui, il s’était couché au sol. Moi, j’étais assixs sur un tronc et j’avais posé mes pieds sur son visage. Quarante cinq minutes. Ce que j’ai adoré dans ce moment, c’est que c’était hyper doux. Lui, il avait complètement conscience que moi ça m’excitait pas plus que ça, il m’avait même dit que je pouvais prendre un livre, pour que je m’ennuie pas. Et c’est un truc que je valorise beaucoup. C’était hyper intense, hyper sexuel pour lui. Pourtant il est resté habillé tout le temps, il s’est passé rien d’autre que mes pieds sur son visage. Mais lui, il était aux anges.

Je me disais, à vingt ans, malgré toutes les normes liées à la sexualité et véhiculées par la pornographie mainstream, d’avoir un fantasme pareil… c’était tellement distant de tout ça. Et en même temps, c’était triste aussi. Que quelqu’un ait besoin de payer pour cela. Il venait d’assez loin pour me rencontrer, ça me donnait l’impression qu’il pouvait pas vivre ouvertement son attrait pour les pieds. Alors que ça serait génial, une société où l’on pourrait dire ouvertement que l’on aime ça, qu’on a envie que quelqu’un pose ses pieds sur son visage.

Le deuxième souvenir, c’était un trouple qui m’avait engagxée, donc trois personnes qui ont une relation amoureuse ensemble. Eux, leur envie, c’était… chaque fois deux personnes me prenaient à part pour m’expliquer le plus précisément possible une pratique sexuelle que j’aurais ensuite à reproduire sur la troisième personne. Et ensuite, ça tournait. Et chaque fois, il y avait un petit débriefing, où la personne disait si ce que j’avais fait lui avait plu.
Leur intention, c’était d’évaluer leur complicité sexuelle en impliquant une personne totalement extérieure à leur trouple. Est-ce qu’ielles se connaissaient assez bien pour communiquer leurs envies sexuelles à une personne étrangère qui aurait ensuite à les reproduire_ ? D’être impliquxée dans un moment pareil, même juste une soirée, c’était beau et impressionnant.

Bon, c’est deux belles expériences à raconter mais qui ne sont pas du tout représentatif du travail du sexe. [Rires].

Le plus négatif de mes souvenirs, c’était un moment où une personne a essayé de dépasser mes limites. Je pense qu’on peut appeler ça une agression sexuelle. C’est la seule fois où ça m’est arrivé. Et c’est la seule fois où j’ai ignoré mes propres warnings. Parce que plusieurs fois dans les échanges mails que j’ai eu avec la personne, je m’étais dit « je la sens pas cette personne ». Normalement, dès que j’ai un feeling négatif c’est mort. Mais là, je sais pas vraiment pourquoi, j’ai ignoré mon instinct.
Mais je pense que c’est néanmoins un épisode qui a alimenté ma confiance en moi. Parce que j’ai réussi à réagir, à me défendre et à me préserver. Bon, ça m’a quand même beaucoup affectxé. Après, j’ai arrêté le travail du sexe pendant huit, neuf mois.

Si tu devais expliquer à un extraterrestre ce que c’est que la prostitution, comment le ferais-tu ?

Je pense que sciemment je ne lui expliquerais rien du tout sur la prostitution. Ma vision politique sur le capitalisme, le travail et plus spécifiquement le travail du sexe, c’est qu’en fait… tout le monde se prostitue. Tout le monde vend son corps, son temps et sa force de travail contre de l’argent.
Je parie que l’extrême majorité des gens ne mènerait pas la vie qu’ielles ont s’ielles ne subissaient pas des contraintes économiques ou sociales.

La seule chose qui fait que la prostitution se distingue du reste du travail, c’est que notre société véhicule une forte construction morale sur ce qu’est sensé être la sexualité. Et dans cette construction sociale, la sexualité devrait forcément être intime… tout le temps et pour tout le monde. Alors que le reste du travail non.

Donc, si une personne vend des tickets au cinéma ou travaille dans un salon de coiffure, personne ne va penser qu’il s’agit là du partage d’un moment intime qui ne devrait pas être acheté par de l’argent. Personne ne vas trouver ça sale ou immoral.

Et l’extraterrestre là, il n’a pas grandi dans un milieu judéo-chrétien, intégrant cette notion où la sexualité c’est sensé être pure et sacrée. Si ça s’trouve chez cet extraterrestre y a pas de religion principale qui dit que toute éjaculation devrait être uniquement faite dans le but de procréer. Si ça s’trouve, y a pas de jugement moral apposé sur des pratiques sexuelles vécues entre personnes consentantes. Si ça se trouve, chez cet extraterrestre, il est complètement normal que chaque personne décide soi-même quelle importance donner à sa propre sexualité et comment la vivre.

Donc, je me dis, autant lui épargner ça. Je lui expliquerais par contre ce que c’est le travail, le capitalisme, les inégalités de classes, les contraintes économiques apposées sur nos vies, nous poussant à vendre notre temps, nos corps, nos ressources pour créer de la valeur qui va enrichir d’autres personnes. Je lui montrerais que chaque personne cherche un chemin pour « gagner sa vie » tout en restant fidèle à soi même, en se préservant le mieux et des fois même en arrivant à y trouver du plaisir. Et que dans ce contexte-là, certaines personnes vendent des prestations sexuelles comme forme de travail. D’autres sont forcées à se prostituer de force, mais que, à ce stade-là on ne parle plus de travail, mais de viol et de traite humaine. Que ça arrive aussi dans d’autres domaines que le travail du sexe, mais qu’il s’agit toujours d’une oppression sur fond d’inégalités sociales.

Bref, à mon pote extraterrestre, je lui dirais finalement que je n’ai aucune compréhension pour des gens qui critiquent le travail du sexe mais qui ne prennent pas en compte une critique du travail dans son ensemble et du capitalisme comme organisation sociale. Et que ça me semble drôlement hypocrite comme posture.

Une musique que tu utilises au travail ?

J’utilise beaucoup de la witch house industrielle, de la musique électronique ou des musiques d’ambiance. En vrai, j’utilise de la musique surtout quand il s’agit de massage, des trucs hyper planant ou juste du piano instrumental. Et pour des settings BDSM bien sûr, là ça peut être du black metal lent et sombre.

Que voudrais-tu transmettre comme message à des personnes extérieures au monde du travail du sexe ?

J’aimerai encourager à réfléchir aux stigmates apposés sur la prostitution. Cette stigmatisation, elle crée des conséquences, psychiques et physiques assez lourdes chez beaucoup de personnes travaillant dans ce domaine. De voir la prostitution comme un travail, qui a ses spécificités, mais comme chaque travail.

Aussi, j’ai l’impression que beaucoup de gens ont du mal à différencier le travail du sexe et la traite d’être humains. Il y a un énorme amalgame entre les deux, sciemment entretenu par les personnes qui s’opposent au travail du sexe et qui s’en servent pour poser un cadre répressif sur la prostitution.

Voir en ligne : Projet-Evasions

Notes

DANS LES MÊMES THÉMATIQUES

Publiez !

Comment publier sur Stuut ?

Stuut est un média ouvert à la publication.
La proposition d'article se fait à travers l’interface privée du site.
Si vous rencontrez le moindre problème ou que vous avez des questions,
n’hésitez pas à nous le faire savoir par e-mail: contact@stuut.info