Retour sur l’expulsion de la Digue du canal : public et privé main dans la main

Le vendredi 3 juin, Fabrice Cumps, bourgmestre d’Anderlecht, fait un beau cadeau aux promoteurs immobiliers BPI et Immobel en expulsant l’occupation de la Digue du canal. Nous proposons un retour sur les modalités de cette expulsion et sur les collusions entre les autorités publiques et le secteur privé dans le cadre d’une gentrification agressive de la zone du canal.

Bruxelles |

Depuis le 6 mai dernier, un groupe de personnes regroupant des militants, des habitants d’Anderlecht et des associations, occupaient un bâtiment dans le quartier de Cureghem, sur la Digue du canal en face du quai Biestebroeck. Ce bâtiment fait partie de ceux qui devraient être détruits en vue de la construction du projet A’rive (anciennement Key West) porté par deux géants de la promotion immobilière, BPI et Immobel. Le projet prévoit notamment deux tours et comptabiliserait 524 logements haut de gamme. L’occupation du bâtiment avait pour but de visibiliser le projet et son inadéquation par rapport aux besoins du quartier. Elle permettait aussi aux habitants et aux militants de se rencontrer lors d’activités comme des tournois de foot, de repas ou encore des journées pour enfants.

Moins d’un mois après le début de l’occupation, un arrêté de police a été placardé sur la porte du bâtiment. Il stipulait une expulsion rapide du bâtiment pour cause “d’insalubrité”. Et en effet, ce vendredi 3 juin, des agents de police ont méthodiquement ouvert chacun des bâtiments de manière à déloger les occupants ainsi que les activités qui avaient lieu sur place. Le bâtiment est désormais vide.

Pourtant, à la lecture de cet arrêté d’expulsion, une sensation de malaise a saisi les usagers du lieu. En effet, Fabrice Cumps, bourgmestre d’Anderlecht et chef de sa police, déclare le bâtiment “insalubre” sans aucune expertise, sans aucun contact préalable avec les occupants. Or cet espace avait déjà servi à des activités encadrées par la commune peu de temps auparavant, preuve que le bâtiment était susceptible d’en accueillir sans risque. De fait, et selon l’avocate des occupants : “Fabrice Cumps a usé de ses pouvoirs de police administrative pour prendre une décision qui n’est motivée ni en fait, ni en droit, l’abus de pouvoir est flagrant”, écrit-elle dans une lettre envoyée au bourgmestre au nom des occupants.

Qu’est-ce qui motive le bourgmestre à abuser de son droit pour délivrer un arrêté d’expulsion injustifié ? En quoi l’occupation dérangeait-elle les autorités communales et réclamait-elle une décision d’urgence et d’exception du bourgmestre ? Les habitants de la commune avaient-ils un intérêt à cette expulsion ?

Aucune réponse à ces questions si ce n’est de répondre aux intérêts particuliers des deux promoteurs, BPI et Immobel, qui ont trouvé en la personne du bourgmestre un allié utile leur permettant d’éviter le recours à la justice de paix. En effet, face à une telle occupation, les responsables de BPI et d’Immobel aurait dû faire appel au tribunal… mais ils ont préféré faire appel à Fabrice Cumps dont ils savent qu’il est très favorable au projet depuis son introduction.

Ce n’est pas la première fois depuis le début du projet Key West que les autorités communales et régionales agissent de manière complaisante vis-à-vis des promoteurs
.
Ainsi le gouvernement régional avait récemment proposé un avant-projet d’ordonnance avec effet rétroactif dans le but principal de couvrir l’absence d’étude d’incidences dans la demande de permis. Or une jurisprudence constante de la Cour constitutionnelle prévoit que la rétroactivité doit être exceptionnelle et indispensable pour atteindre un objectif d’intérêt général. Dans ce cas-ci, le “législateur” justifiait l’effet rétroactif en mentionnant spécifiquement la nécessité de permettre le projet Key West/A’rive. On peut se demander de quel intérêt général il s’agit lorsqu’on sait que l’arrêté dispense le promoteur d’une étude mesurant l’impact environnemental de son projet et ce alors qu’il prévoit 383 places de parking dans un quartier qui connaît déjà des difficultés massives en termes de fluidité du trafic.

Cette complaisance s’illustrait encore ce 24 mai dernier à l’occasion du Brussels Real Estate 2022, une rencontre entre acteurs du secteur immobilier, où les autorités et les promoteurs immobiliers ont “partagé leur vision de la Région Bruxelles-Capitale”, des endroits où se tissent les liens entre acteurs publics et privés au travers de “lunch de réseautage” comme le mentionnait l’invitation à l’événement tarifé à 650 EUR l’entrée. Habitants et associations souhaitant s’exprimer également ce jour-là n’ont trouvé d’autres possibilités que de se rassembler à l’extérieur, devant le centre de réception, de perturber le colloque et de publier une carte blanche pour dénoncer la posture de déni de la classe politique vis-à-vis du débat démocratique sur l’aménagement du territoire.

L’expulsion de l’occupation de la Digue du canal et son aspect injustifié montrent, on l’a dit, la partialité des autorités dans ce dossier, et plus spécifiquement la manière dont la commune d’Anderlecht agit en faveur des promoteurs immobiliers en détournant l’usage des pouvoirs de police qui lui sont conférés. Alors que les élus pourraient décider de rendre la commune plus accessible et agréable pour tous (amélioration des infrastructures publiques, augmentation des places de logements sociaux, contrôle de la montée inquiétante des prix des loyers, etc.), Fabrice Cumps et son Collège choisissent plutôt de soutenir les promoteurs immobiliers. On ne peut que regretter ce choix.

Par ailleurs, la mobilisation continue contre le projet Key West / A’rive. Les activistes, habitants et associations qui se sont retrouvés autours de l’occupation prévoient de mener, dans un future proche et sous diverses formes, de nouvelles activités pour empêcher le projet des promoteurs et pour soutenir une commune abordable et vivable pour tous.

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