Récit d’un militant belge à Lützerath

À Lützerath, à moins de 50km de la frontière belge, une lutte de territoire est en cours (depuis plus de 10 ans) pour empêcher l’expansion de la mine de charbon à ciel ouvert, gérée par l’entreprise allemande RWE. Le village a été exproprié, une occupation des bâtiments existants et des forêts avoisinantes a suivi. C’est une des plus grandes ZAD d’Europe. Les structures construites sont impressionnantes, allant de simples cabanes au sol à de vraies habitations dans les arbres. L’occupation était légale jusqu’au lundi 9 janvier 2023. Depuis ce jour, les moyens mis en place pour évacuer l’occupation sont immenses. Plusieurs centaines de policer·ères sont mobilisé·es, des bulldozers détruisent les cabanes et les barricades, des nacelles sont utilisées pour faire descendre les activistes suspendu.e.s en hauteur.

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Jour 1

Je suis finalement arrivé à la ZAD de Lützi après beaucoup de changements d’avis, de préparation et d’oublis. J’ai essayé de prendre le minimum avec moi. Le voyage en train a été un peu long, surtout que je ne vois rien par la fenêtre et que j’ai oublié mes écouteurs.

Je suis finalement arrivé à Erhelenz où j’ai speedé pour faire des courses. J’ai pu me maintenir à 20 balles. Puis, je suis arrivé à l’arrêt de bus et j’ai trouvé des gens qui allaient au même endroit que moi. Je les ai suivi·es jusqu’au premier camp qui était déjà impressionnant et que j’ai vraiment apprécié voir. Là, j’ai laissé mes papiers et j’ai trouvé une navette jusque Lützi. La marche jusque-là était impressionnante. J’ai entendu le son d’une éolienne, vu les gigas machines de la mine au loin et la pollution lumineuse. Puis je suis arrivé, j’ai posé mes affaires, pris à manger et aidé à faire la vaisselle en rigolant un peu avec des gens. C’est une drôle de solitude d’être entouré de gens qui parlent une autre langue.

Jour 2

Je venais à peine de me réveiller, je me demandais quoi faire que j’ai entendu l’alarme. La police était là pour dégager les premières structures qui leur bloquaient la route. J’ai donc passé la matinée au bloc « barricade » avant qu’on se fasse dégager (et que je me fasse tordre le poignet). Ensuite, je me suis reposé un peu, j’ai mangé et je suis allé aider à creuser une tranchée jusqu’à ce que j’en aie marre. Puis j’ai mangé un peu et respiré un coup avant de passer 1h30 sur un Monopod sous la pluie. En vrai, c’était globalement fun.

Je me suis posé un peu pour me réchauffer, j’ai eu de supers discussions avec un mec, fumé un peu, avant de manger un bon coup puis participé à l’AG de notre lieu. On a ensuite beaucoup réfléchi à barricader notre grange, tester des trucs et j’ai finalement aidé à amener des briques avant d’aller dormir. J’ai aussi chillé devant la mine et c’était à vomir.

Je me suis déjà trouvé quelques compagnonnes. J’ai trouvé une solidarité énorme partout où j’allais. J’ai aussi pu appeler mes proches et donner des nouvelles. Ca fait du bien d’avoir leur soutien. Beaucoup d’âme sur cette Zad.

Jour 3

Quelle journée terrible. Je me sens vraiment fatigué mais je suis content d’y avoir été. On s’est réveillé avec l’alarme générale. Les flics avaient percé les barricades. Ils étaient en train d’entrer dans le village et les bois. Je suis un peu allé voir comment ça se passait en première ligne avant de rentrer dans notre hangar et continuer à barricader les entrées. Les flics sont arrivés assez vite sur la place entre les hangars, donc on s’est enfermé·es à l’intérieur.

On a tenu une courte AG puis on a continué à préparer notre siège : barricader, faire un espace cuisine, un espace toilettes, rassembler nos ressources, etc. Ca a continué la matinée. Vers midi on a pu se poser et manger un peu ensemble. Quelle ambiance. Je me sentais bien avec ce groupe et dans cet espace. Puis les flics ont commencé à cogner contre les portes. J’ai pu rassembler mes affaires et le reste est allé assez vite. Nos barricades ont cédé et les flics sont arrivés.

On s’est fait·es expulser et on a été emmené à un autre endroit. Les flics nous ont un peu gardé là-dehors (au soleil c’était bien), puis on a été emmené·es hors de Lutzerath petit à petit. J’ai été emmené dans un camion de la police avec d’autres personnes (pas tout le monde). À partir de ce moment-là ça a été long. On a attendu avant de nous conduire vers le camp de la police (qui était géant). On a encore attendu avant de descendre, acceuilli·e par les moqueries des employé.e.s de la RWE. De nouveau, on a attendu un moment chez les flics. On a été envoyé·es au compte goutte pour se faire prendre en photo et prendre nos empreintes digitales. Je n’ai pas donné mon identité et j’ai été relâché.

Là j’ai marché, en voyant le spectacle horrible de nos barricades en train de se faire enlever. Lutzerath complètement encerclé de barrières et cette mine immonde en face. Les dernières copain·es en hauteur et les flics à leurs pieds. J’ai trouvé des copain·es au bout du chemin et une voiture qui allait vers le camp de soutien et à ce moment-là j’étais dévasté, j’avais envie de pleurer et de vomir.

Maintenant je vais bien. Je suis au camp de soutien. J’ai eu du thé, de l’eau et à manger. J’ai aussi retrouvé mes camarades de siège, en sécurité. Je vais mieux. On m’a prêté une tente pour la nuit. Le courage revient petit à petit. Je vais manger de la bouffe chaude et me reposer.

– Plus tard-

Bon en guise de repos, j’ai finalement été écouter l’AG de camp et les actions qui se préparent. J’ai encore retrouvé d’autres copain·es. C’est chouette. Maintenant, je vais faire dodo dans la tente au sec (pour l’instant, parce que la tempête se lève). On a reçu une bonne nouvelle : il y a toujours des gens dans les maisons à Lutzi ! La ZAD vit encore ! Je retrouve du courage et l’envie de me battre, mais il me faut d’abord du repos.

Jour 4

Ca a encore été une journée pleine d’aventures, mais bien plus tranquille. Je me suis réveillée secouée par la tempête. Littéralement. Ma tente se pliait sous les rafales de vent. Mes affaires étaient sèches, heureusement. Mon matelas de sol a quand même un peu souffert. J’ai passé la matinée à explorer un peu le camp, retrouver des camarades, avoir de chouettes discussions, aider un peu à la vaisselle. On a aussi pu jouer un peu de la guitare 😀. Je me suis mis, à un moment, dans la tête que je devais changer de visage si je devais retourner à Lutzerath pour que la police ait du mal à me reconnaître. J’ai donc erré partout dans le camp et j’ai fini par trouver. J’ai maintenant le visage couvert de peintures de guerre, je suis rasé, et j’ai de la glu pour coller mes oreilles et cacher mes empreintes digitales.

A l’occasion, j’ai trouvé plein de trucs cools au free shops.J’ai laissé quelques affaires en échange. Juste après, j’ai fait une longue balade. J’ai eu une discussion avec une autre belge, c’était un chouette moment. On est allé jusqu’au village de Heyenberg à travers les bois et les champs, mais il y a avait des flics un peu partout parce qu’une de leur voiture avait brûlé. À cause de ça, c’était un peu la panique au camp, puis ça s’est apaisé. Le soir, après avoir mangé, je suis retourné à l’AG et là, je suis entré dans un groupe pour faire une marche demain vers Lutzerath et un sit-in pour bloquer la relève des flics. On va encore rigoler. Je me sens quand même encore bien épuisé, mais je vais dormir dans une caravane ! Au sec ! Avec un camarade, on en a trouvé une vide et on l’a aménagé un peu. ça fait du bien d’être un peu à l’aise comme ça. Oh, grosse folie aussi ! Il y a un groupe de cuisine qui est arrivé au camp et qui s’occupe de faire des pizzas. Quelle dinguerie, on mange bien ici !

Jour 5

Encore une journée immense. Ca ne s’arrête jamais ici. Je me suis réveillé complètement déphasé donc j’ai pris un peu de temps ce matin. J’ai encore joué un peu de guitare. Puis je me suis activé, écrit des messages à C*, trouvé encore de quoi masquer mon identité et trouvé un seau pour faire une percussion.

Pourquoi une percussion ? Parce que à 11h on a commencé la manif musicale. C’était vraiment cool, fun et réconfortant. Après, on s’est séparé.e.s de la manif avec un petit groupe et on a bloqué un croisement de routes devant Lutzerath. Cela s’est bien passé, sans pression ni violences et un moment, un groupe est parti du bloc pour rejoindre une autre manif qui passait. On était trop peu pour continuer, on est donc parti·e.

Sur le retour, on a marché assez lentement pour continuer à bloquer les voitures de flics qui passaient. Là, ça les a vraiment fait chier et on a été bien brutalisé·es. On est quand même rentré·es tranquillement et je me suis posé à la tente d’action avec T*. Là, on a eu une super chouette discussion, puis on est retourné·e à la caravane faire une sieste. J’ai continuer à me poser là avec elle et C* et M*. On a eu de chouettes discussion aussi. J’ai appelé mes parents, M*,et c’était cool. Ca fait du bien.

Par après, j’ai encore été écouter l’AG des actions. Je voulais proposer un truc mais je l’ai finalement fait à la tente ou les actions sont coordonnées. Ensuite, j’ai fait une balade et eu une chouette discussion avec T*. Puis j’ai bossé au stand des pizzas le reste de la soirée. C’était vraiment fun et on a mis du bon son. Maintenant, il est temps pour un gros dodo. Aujourd’hui aussi, j’ai utilisé toutes les langues différentes que je connaissais. Mon cerveau était cuit. Je me suis perdu plusieurs fois. Mais j’adore ça.

Jour 6

Dernière journée sur place et pas des moindres. Aujourd’hui, c’était le jour de la giga manifestation. On a passé la matinée à se préparer pour la manif et à essayer de voir quelles actions étaient possibles. Puis on a passé le reste de la matinée dans une attente assez anxieuse, et on a fini par rejoindre la manif.

Le début était chouette, on a bien chanté nos slogans et fait du bruit. En sortant de Keyenberg et en se rapprochant de l’arrivée légale de la manif, on a suivi d’énormes cortèges qui se détachaient de la manifestation pour aller vers la mine. Là, on est arrivé·es face à une première ligne de flics. Il y a eu un gros chaos de charges de la part de la police dans les manifestant·es. À un moment, on a réussi à se réorganiser, à former une super ligne face à la police, à les faire reculer un peu. À un moment leur ligne a cédé et on a pu les dépasser et arriver quasi jusqu’aux barrières. On a encore passé beaucoup de temps en première ligne là aussi et il y a eu beaucoup de violence. J’ai aussi été quelques fois en arrière et été me poser un moment. On était à 10 mètres des barrières. Je voyais le hangar que j’avais occupé. C’était vraiment fort émotionnellement.

J’avais qu’une envie : y retourner. Mais à un moment, j’ai été trop brutalisé et j’en ai eu assez. J’ai décidé de me poser un peu en arrière et on est finalement retourné·e en arrière, c’était très fort de faire tout ça, avec T* aussi.

On est finalement rentré·es à la caravane et j’ai passé le reste de la journée là, à faire redescendre toutes mes émotions. C’était chouette d’être là, avec les camarades et discuter. J’ai fait mes affaires, fait un dernier tour du camp. C’étaut l’occasion de discuter un peu avec T*. C’était bien d’un peu clarifier tout ce qu’on avait partagé. Demain je pars tôt. S* va me conduire à Aachen, puis je pourrais rentrer tranquillement.

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